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Full text of "La double méprise par l'auteur du Théâtre de Clara Gazul"

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LA 

DOUBLE MÉPRISE. 



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IMPRIMIRIB DB ODE ET WODOH, 

Boulerud de Waterloo, n» 34. 



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LA 



DOUBLE MÉPRISE 



PAR L^ÀVTBVR 



DU THÉÂTRE DE CLARA GAZUL. 

■ Zagalft, nus que lu flores 
Blanca , rnbia y ojos rerdes , 
Si piensas seguir amore» 
Piârdete bien, pues te pierdes. 



BRUXELLES. 

J. p. MELINE, LIBRAIRE-ÉDITEUR. 
1853 



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4 ^ 



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DOUBLE MÉPRISE. 



Juui de GhaTerny était mariée depuis six 
ans environ , et depuis à peu près cinq ans et 
six mois , elle avait reconnu qu'il lui était non 
seulement impossible d'aimer son mari , mais 



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4 LA DOUBLE 

encore qa*il lui était bien difficile d'avoir quel- 
que estime pour lui. 

Ce mari n*ëtait point un fripon ; ce n'était 
pas une bête , encore moins un sot. £n interro- 
geant ses souvenirs , elle aurait pu se rappeler 
qu'elle l'avait trouvé aimable autrefois; mais 
maintenant il l'ennuyait. Tout en lui était re- 
poussant à ses yeux. Sa manière de manger, de 
prendre du café , de parler , lui donnait des 
crispations nerveuses. Ils ne se voyaient et ne 
se parlaient guère qu'à table ; mais ils dînaient 
ensemble plusieurs fois par semaine , et c'en 
était assez pour entretenir l'espèce de haine de 
Julie. 

Pour Ghaverny , c'était un assez bel homme , 
un peu trop gros pour son âge , au teint frais , 
sanguin , et qui , par caractère , ne se donnait 
pas de ces inquiétudes vagues qui tourmentent 
souvent les gens à imagination. Il croyait pieu- 
sement que sa femme avait pour lui une « amitié 
douce, » (il était trop philosophe poursia croire 
aimé comme au premier jour de son mariage), 
et cette persuasion ne lui causait ni plaisir 
ni peine ; il se serait également bien accom- 
modé du contraire. Il avait servi plusieurs an- 



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1 



MiPBISE. 5 

nées dans un régiment de cavalerie ; mais, ayant 
hérité d'ane fortune considérable , il s'était 
dégoûté de la vie de garnison , avait donné sa 
démission et s'était marié. Expliquer le mariage 
de deux personnes qui n'avaient pas une idée 
commune peut paraître assez difficile. D'une 
part, de grands parens et de ces officieux qui , 
comme Phrosine, « marieraient la république de 
Venise avec le Grand-Turc , » s'étaient donné 
beaucoup de mouvement pour régler les affaires 
d'intérêt. D'un autre côté , Chavemy apparte- 
nait à une bonne famille ; il n'était point trop 
gras alors ; il avait de la gaieté , et était dans 
toute l'acception du mot ce qu'on appelle un 
bon enfant. Julie le voyait avec plaisir venir 
chez sa mère , parce qu'il la faisait rire en lui 
contant des histoires de son régiment d'un co- 
mique qui n'était pas toujours de bon goût. 
Elle le trouvait aimable parce qu'il dansait avec 
elle dans tous les bals et qu'il ne manquait ja- 
mais de bonnes raisons pour persuader à la 
mère de Julie de rester tard au bal , d'aller au 
spectacle ou au bois de. Boulogne. Enfin Julie 
le croyait un héros , parce qu'il s'était battu 
en duel honorablement deux ou trois fois. Mais 
ce qui acheva le triomphe de Chavemy , ce fut 
la description d'une certaine voiture qu'il devait 

1. 



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6 LA DOUBLE 

faire construire sur un plan à lui , et dans la- 
quelle il conduirait lui-même Julie, lorsqu'elle 
aurait consenti à unir son sort au sien. 

Au bout de quelques mois de mariage toutes 
les belles qualités de Ghaverny araient perdu 
beaucoup de leur mérite. Il ne dansait plus 
arec sa femme , — cela va sans dire. Ses his- 
toires ga^es , il les avait toutes contées trois on 
quatre fois. Il disait que les bals maintenant se 
prolongeaient trop tard. Il bâillait an spectacle , 
et trouvait une contrainte insupportable Fnsage 
de s'habiller le soir. Son défaut capital était la 
paresse ; s*il avait cherché à plaire , peut-être 
aurait-il pu réussir ; mais la moindre gêne lui 
paraissait un supplice ; il avait cela de commun 
avec presque tous les gens gros. Le monde 
l'ennuyait parce qu'on n'y est bien reçu qu'à 
proportion des efforts que l'on y fait pour 
plaire. La grosse joie lui paraissait bien préfé- 
rable à tous les amusemens plus délicats ; car , 
pour se distinguer parmi les personnes de son 
goût , il n'avait d'autre peine à se donner qu'à 
crier plus fort que les autres , ce qui ne lui était 
pas difficile avec des poumons aussi vigoureux 
que les siens. En outre il se piquait de boire 
plus de Champagne qu'un homme ordinaire , 



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MtPRISS. 7 

et faisait parfaitement sauter à son cheval une 
barrière de quatre pieds. Il jouissait en consé- 
quence d'une estime légitimement acquise 
parmi ces êtres difficiles à définir que Ton ap- 
pelle les « jeunes gens » dont nos boulevards 
abondent vers huit heures du soir. Parties de 
chasse , parties de campagne , courses , diners 
de garçon , soupers de garçon , étaient recher- 
chés par lui avec empressement. Vingt Ibis par 
jour il disait qu'il était le plus heureux des hom- 
mes, et toutes les fois que Julie l'entendait , 
elle levait les yeux au ciel , et sa petite bouche 
prenait une indicible expression de dédain. 

Belle , jeune et mariée à un homme qui lui 
déplaisait , on conçoit qu'elle devait être en- 
tourée d'hommages fortintérressés. Mais, outre 
la protection de sa mère , femme fort prudente, 
son orgueil , c'était son défaut capital , l'avait 
défendue jusqu'alors contre les séductions du 
monde. D'ailleurs le désappointement qui avait 
suivi son mariage , en lui donnant une espèce 
d'expérience, l'avait rendue difficile à s'en- 
thousiasmer. Elle était fière de se voir plaindre 
dans la société , et citer comme un modèle de 
résignation. Elle se trouvait même beureuse , 
car elle n'aimait personne , et son mari la lais- 



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8 LA DOUBLE MÉPRISE. 

sait entièrement maîtresse de ses actions* Sa 
coquetterie (et il faut l'avouer , elle aimait un 
peu à prouver que son mari ne connaissait pas 
le trésor qu'il possédait) , sa coquetterie était 
toute d'instinct comme celle d'un enfant. Elle 
s'alliait fort bien avec une certaine réserve 
dédaigneuse qui n'était pas de la pruderie. En- 
fin elle savait être aimable avec tout le monde, 
mais avec tout le monde également. La médi- 
sance ne pouvait trouver le plus petit reproche 
à lui faire. 



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II 



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Les deux ëponx avaient dinë ches madame 
de Lussan , la mère de Julie , qui allait partir 
pour Nice. Ghaverny , qui s'ennuyait mortelle- 
ment chez sa belle-mère, avait été obligé d'y 
passer la soirée malgré toute son envie d'aller 
rejoindre ses amis sur le boulevard. Après 
avoir diné , il s'était établi sur un canapé com- 
mode , et avait passé deux heures sans dire un 



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12 LA DOUBLE 

mot. La raison était simple ; il dormait , dé- 
cemment , d'ailleurs , assis , la tête penchée de 
côté et comme écoutant avec intérêt la conver- 
sation ; il se réveillait même de temps en temps , 
et plaçait son mot. 

Ensuite il avait fallu s'asseoir à une table de 
whist , jeu qu'il détestait parce qu'il exige une 
certaine application. Tout cela l'avait mené 
assez tard. Onze heures et demie venaient de 
sonner. Chaverny n'avait pas d'engagement 
pour la soirée; il ne savait absolument que faire. 
Pendant qu'il était dans cette perplexité on an- 
nonça sa voiture. S'il rentrait chez lui , il devait 
ramener sa femme. La perspective d'un tête-à- 
tête de vingt minutes avait de quoi l'effrayer. 
Mais il n'avait pas de cigares dans sa poche , et 
il mourait d'envie d'entamer une boîte qu'il 
avait reçue du Havre au moment même où il 
sortait pour aller diner. Il se résigna. 

Gomme il enveloppait sa femme dans son 
châle , il ne put s'empêcher de sourire en se 
voyant dans une glace remplir ainsi les fonc- 
tions d'un mari de huit jours. Il considéra aussi 
sa femme qu'il avait à peine regardée. Elle lui 
parut plus jolie ce soir-là que de coutume ; 



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MÉPBISE. 13 

aassi fat-il quelque temps à ajuster ce châle sur 
ses épaules. Julie était aussi contrariée que lui 
du tête-à-tête conjugal qui se préparait. Sa 
bouche faisait une petite moue boudeuse , et 
ses sourcils arqués se rapprochaient involon- 
tairement. Tout cela donnait à sa physionomie 
une expression si agréable qu'un mari même 
n'y pouvait rester insensible. Leurs yeux se ren- 
contrèrent dans la glace pendant l'opération 
dont je viens de parler. L'un et l'autre fut em- 
barrassé. Pour se tirer d'affaire , Ghaverny 
baisa en souriant la main de sa femme qu'elle 
levait pour arranger son châle. — « Comme 
ils s'aiment ! » dit tout bas madame de Lussan , 
qui ne remarqua ni le froid dédain de la femme 
ni l'air d'insouciance du mari. 

Assis tous les deux dans leur voiture et se 
touchant presque , ils furent d'abord quelque 
temps sans parler. Ghaverny sentait bien qu'il 
était convenable de dire quelque chose , mais 
il ne lui venait rien à l'esprit. Julie de son côté 
gar49it un silence désespérant. Il bâilla trois ou 
quatre fois , si bien qu'il en fut honteux lui- 
même , et que la dernière fois il se crut obligé 
d'en demander pardon à sa femme. — u La 
soirée a été longue, » observa-t-il pour s'excuser. 



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14 LA DOITBlï 

Julie ne rit dans cette phrase que Tintention 
de critiquer les soirées de sa mère et de lui dire 
quelque chose de désagréable. Depuis long- 
temps elle avait pris l'habitude d'éviter toute 
explication avec son m^ri ; elle continua donc 
de garder le silence. 

Ghavemy, qui ce soir-là se sentait en humeur 
causeuse , p(»irsuivit au bout de deux minutes : 
— « J'ai bien diné aujourd'hui ; mais je suis 
bien aise de vous dire que le Champagne de 
votre mère est trop sucré. » 

— tt Gomment? » demanda Julie en tour- 
nant la tète de son côté avec beaucoup de non- 
chalance et feignant de n'avoir rien entendu. 

— u Je disais que le Champagne de votre 
mère est trop sucré. J'ai oublié de le lui dire. 
G'est une chose étonnante ; mais on s'imagine 
qu'il est facile de choisir du Champagne. Eh 
bien ! il n'y a rien de plus difficile. Il y a vingt 
qualités de Champagne qui sont mauvaisesi, et 
il n'y en a qu'une qui soit bonne. 

— u Ah ! » et Julie , après avoir accordé 
cette interjectioa à la politesse , tourna la tète 



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■ÉPAISK. IIS 

et regarda par la portière de son côté. Ghavemy * 
se renversa eo arrière et posa les pieds sur le 
coussin du devant de la calèche , fort mortifié 
que sa femme se montrât aussi insensible à 
toutes les peines qu'il se donnait pour engager 
la conversation. 

Cependant, après avoir bâillé encore deux 
ou trois fois , il continua en se rapprochant de 
Julie : — « Vous avez là une robe qui vous va 
a ravir , Julie. Où Favez-vous achetée ? » 

— Il veut sans doute en acheter une sem- 
blable à une de ses maîtresses , pensa Julie. — 
« Chez Burty, » répondit-elle en souriant légère- 
ment. 

— « Pourquoi riez- vous? )ii demanda Gha- 
vemy se rapprochant davantage et ôtant se^ 
pieds du coussin de devant. £n même temps il 
prit une manche de sa robe et se mit à la manier, 
un peu à la manière de Tartufe. 

— u Je ris » dit Julie, « de ce que vous re- 
marquez ma toilette. Prenez garde , vous chif- 
fonnez mes manches. » Et elle retira sa manche 
de la main de Chaverny. 



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16 LA DOUBLE 

— « Je VOUS assure que je fais une grande 
attention à votre toilette , et que j'admire sin- 
gulièrement votre goût. Non , d'honneur , j'en 

parlais l'autre jour à une femme qui 

s'habille toujours mal... bien qu'elle dépense 
horriblement pour sa toilette... Elle ruinerait... 
Je lui disais... Je vous citais... » — Julie jouis- 
sait de son embarras , et ne cherchait pas à le 
faire cesser en l'interrompant. 

— tt Vos chevaux sont bien mauvais. Ils ne 
marchent pas! Il faudra que je vous les change, » 
dit Chavemy tout-à-fait déconcerté. 

Pendant le reste de la route la conversation 
ne prit pas plus de vivacité ; de part et d'autre 
on n'alla pas plus loin que la réplique. 

Les deux époux arrivèrent enfin à leur hôtel , 
et se séparèrent en se souhaitant une bonne nuit. 

Julie commençait à se déshabiller , et sa 
femme de chambre venait de sortir , je ne sais 
pour quel motif, lorsque la porte de sa chambre 
à coucher s'ouvrit assez brusquement , et Cha- 
vemy entra. Julie se couvrit les épaules préci- 
pitamment avec un mouchoir. — « Pardon » , 



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MÉPRISE. 17 

dit-il ; « je Tondrais bien pour m'endormir le 
dernier volume de Scott. •• N'est-ce pas Quen- 
tin Durward?n 

— «c II doit être chez vous » , répondit Julie, 
K il n'y a pas de livres ici. » 

Ghaverny contemplait sa femme dans ce 
demi-désordre si favorable à la beauté. Il la trou- 
vait piquante, pour me servir d'une de ses 
expressions que je déteste. C'est vraiment une 
fort belle femme ! pensait-il , et il restait immo- 
bile devant elle , sans dire un mot et son bou- 
geoir à la main. Julie, debout aussi, en face 
de lui , chiffonnait son bonnet et semblait atten- 
dre avec impatience qu'il la laissât seule. 

— <t Vous êtes charmante ce soir , le diable 
m'emporte ! » s'écria enfin Ghaverny en s'avan- 
çant d'un pas et posant son bougeoir. «Gomme 
j'aime les femmes avec les cheveux en désordre! » 
£t en parlant il saisit d'une main les longues 
tresses de cheveux qui couvraient les épaules 
de Julie , et lui passa presque tendrement un 
bras autour de la taille. 

— t( Ah dieu ! vous sentez le tabac à faire 

2. 



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18 LA. DOUBLE 

horreur! » s'écria Julie en se détournant. « Lais- 
sez mes cheyeux , vous allez les imprégner de 
cette odeur-là , et je ne pourrai plus m'en débar- 
rasser. 1i 

— « Bah! TOUS dites cela à tout hasard et 
parce que vous savez que je fume quelquefois. 
Ne faites donc pas tant la difficile , ma petite 
femme. » Et elle ne put se débarrasser de ses 
bras assez vite pour éviter un baiser qu'il lui 
donna sur l'épaule. 

Heureusement pour Julie , sa femme de cham- 
bre rentra ; car il n'y a rien de plus odieux et 
de plus dégoûtant pour une femme que ces ca- 
resses qu'il est presque aussi ridicule de refuser 
que d'accepter. 

— tt Marie » , dit madame de Chavemy , 
tt le corsage de ma robe bleue est beaucoup trop 
long. J'ai vu aujourd'hui madame de Begy qui 
a toujours un goût parfait , son corsage était 
certainement de deux bons doigts plus court. 
Tenez , faites un i^mpli avec des épingles , tout 
de suite, pour voir l'effet que cela fera. » 

Ici s'établit entre la femme de chambre et la 



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MÉPRISE. 19 

maîtresse un dialogue des plus intéressans sur 
les dimensions précises que doit avoir un cor- 
sage. Julie savait bien que Ghavemy ne haïs- 
sait rien tant que d'entendre parler de modes , 
et qu'elle allait le mettre en fuite. Aussi après 
cinq minutes d'allées et venues, Ghavemy, 
voyant que Julie était tout occupée de son 
corsage , bâilla d'une manière effrayante , reprit 
son bougeoir et sortit cette fois pour ne plus 
revenir. 



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III 



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Le commandant Perrin était assis devant one 
petite table, et lisait avec attention. Sa redin- 
gote parfaitement brossée, son bonnet de police, 
et surtout la raideur inflexible de sa poitrine , 
annonçaient un vieux militaire. Tout était pro- 
pre dans sa chambre , mais de la plus grande 
simplicité. Un encrier et deux plumes toutes 
taillées étaient sur sa table à côté d'un cahier 



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24 LA DOUBLE 

de papier à lettres dont on n'avait pas usé une 
feuille depuis un an au moins. Si le comman- 
dant Perrin n'é crivait pas , en revanche il lisait 
beaucoup. Il lisait alors les u Lettres Persa- 
nes , » en fumant sa pipe d'écume de mer , et 
ces deux occupations attachaient tellement 
toute son attention , qu'il ne s'aperçut pas d'a- 
bord de l'entrée dans sa chambre du comman- 
dant de Ghâteaufort. C'était un jeune officier 
de son régiment , d'une figure charmante , fort 
aimable , un peu fat , très protégé du ministre 
de la guerre ; en un mot l'opposé du comman- 
dant Perrin sous presque tous les rapports. 
Cependant ils étaient amis , je ne sais pourquoi , 
et se voyaient tous les jours. 

Châteaufort frappa sur l'épaule du comman- 
dant Perrin. Celui-ci tourna la tête sans quitter 
sa pipe. Sa première expression fut de joie , en 
voyant son ami ; la seconde de regret , le digne 
homme ! parce qu'il allait quitter son livre : la 
troisième indiquait qu'il avait pris son parti et 
qu'il allait faire de son mieux les honneurs de 
ton appartement. Il fouillait à sa poche pour 
chercher une clef qui ouvrait une armoire où 
était renfermée une précieuse boite de cigares 
que le commandant ne fumait pas lui-même , 



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MtPHISB. 25 

et qu'il donnait un à un à son ami ; mais Ghà- 
teaofort , qui Favait vu déjà cent fois faire le 
même geste , s'écria : u Kestez donc, papa 
Perrin , gardez vos cigares. J'en ai sur moi, » 
Puis tirant d'un élégant étui de paille du Mexi- 
que un cigare couleur de cannelle , bien effilé 
des deux bouts , il l'alluma et s'étendit sur un 
petit canapé dont le commandant Perrin ne se 
servait jamais , la tête sur un oreiller , les pieds 
sur le dossier opposé. Ghàteaufort commença 
par s'envelopper d'un nuage de fumée, pendant 
que , les yeux fermés , il paraissait méditer pro- 
fondément sur ce qu'il avait à dire. Sa figure 
était rayonnante de joie , et il paraissait renfer- 
mer avec peine dans sa poitrine le secret d'un 
bonbeur qu'il brûlait d'envie de laisser deviner. 
Le commandant Perrin , ayant placé sa chaise 
en face du canapé , fuma quelque temps sans 
rien dire ; puis comme Ghàteaufort ne se pres- 
sait pas de parler , il lui dit : u Gomment se 
porte Ourika ? » 

Il s'agissait d'une jument noire que Ghàteau- 
fort avait un peu surmenée et qui était menacée 
de devenir poussive. — «c Fort bien, » dit 
Ghàteaufort qui n'avait pas écouté la question. 
— u Perrin ! » s'écria-t-il en étendant vers lui 

3 



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26 LA DOUBLE 

la jambe qui reposait sur le dossier du canapé , 
« savez-vous que vous êtes bien heureux de 
m'aToir pour ami ?....» 

Le vieux commandant cherchait en lui-même 
quels avantages lui avait procurés la connais- 
sance de Ghàteaufort« et il ne trouvait guère 
que le don de quelques livres de Kanaster et 
quelques jours d'arrêts forcés qu'il avait subis 
pour s'être mêlé d'un duel où Ghâteaufort avait 
le premier rôle. Son ami lui donnait , il est 
vrai , de nombreuses marques de confiance. 
C'était toujours à lui qu'il s'adressait pour se 
faire remplacer quand il était de garde, ou 
quand il avait besoin d'un second. 

Ghâteaufort ne le laissa pas long-temps à ses 
recherches H lui tendit une petite Jettre écrite 
sur du papier anglais satiné d'une jolie écriture 
en pieds de mouches. Le commandant Perrin 
fit une grimace qui chez lui équivalait à un 
sourire. Il avait vu souvent de ces lettres sati- 
nées et couvertes de pieds de mouches , adres- 
sées à son ami. 

— tt Tenez, « dit celui-ci , « Lisez. G'est à 
moi que vous devez cela. » Perrin lut ce qui suit : 



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HÉPKI8B. 27 

« Vous seiiex bien aimable, eher Monsieur , 
« de Tenir diner avec nons. M. de Cbavemy 
« serait allé vous en prier , mais il a été obligé 
« de se rendre à une partie de chasse. Je ne 
« connais pas l'adresse de M. le commandant 
u Perrin , et je ne puis lui écrire pour le prier 
tt de vous accompagner. Vous m'avez donné 
« beaucoup d'envie de le connaître , et je vous 
« aurai une double obligation si vous l'amenez. 

u Julie de Ghavehnt. » 

« P. S. J'ai bien des remercimens à vous 
« faire pour la musique que vous avez pris la 
« peine de copier vous-même. Elle est ravis- 
<c santé , et il faut toujours admirer votre goût, 
u Vous ne venez plus à nos jeudis , vous savez 
« pourtant tout le plaisir que nous avons à 
« vous voir. » 

— u Une jolie écriture , mais bien fine ! » 
dit Perrin en finissant , « mais diable ! son dîner 
me scie le dos ; car il faudra se mettre en bas 
de soie , et pas de fumerie après le diner ! n 

— u Beau malheur , vraiment I préférer la 
plus jolie femme de Paris à une pipe!.... Ce 



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â8 LA DOUBLE 

que j*admire , c'est votre ingratitude. Vous ne 
me remerciez pas du bonheur que vous me 
devez. » 



— « Vous remercier ! Mais ce n'est pas à vous 
que j'ai l'obligation de ce diner.... si obligation 
y a. )> 

— « A qui donc ? )> 

— « A Chaverny , qui a été capitaine chez 
nous. Il aura dit à sa femme : Invite Perrin , 
c'est un bon diable. Comment voulez -vous 
qu'une jolie femme que je n'ai vue qu'une fois, 
pense à inviter une vieille culotte de peau 
comme moi ? « 

Ghâteaufort sourit en se regardant dans la 
glace très étroite qui décorait la chambre du 
commandant. 

— Vous n'avez pas de perspicacité aujour- 
d'hui, papa Perrin. Relisez-moi ce billet et 
vous y trouverez peut-être quelque chose que 
vous n'y avez pas vu.» 



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HÉPHISB. S9 

Le commandant tourna , retourna le billet 
et ne yit rien. 

— u Gomment ! vieux dragon ! » s'écria Chà- 
teaufort, » vous ne voyez pas qu'elle vous invite 
afin de me faire plaisir, seulement pour me 
prouver qu'elle fait cas de mes amis... qu'elle 
veut me donner la preuve... de....? » 

— « De quoi ? » interrompit Perrin. 

— « De.... vous savez bien de quoi. » 

— « Qu^elle vous aime?» demanda le com- 
mandant d'un air de doute. 

Ghâteaufort siffla sans répondre. 

— u Elle est donc amoureuse de vous. >» 
Ghâteaufort sifflait toujours. 

— u Elle vous l'a dit? n 

— « Mais.... cela se voit , ce me semble. » 

— u Gomment ? dans cette lettre ? n 

3. 



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30 LA BOQUB 

— « San» doute. »» 

Ce fut le tour de Perrin à siffler. Son sifflet 
fut aussi significatif que le fameux u LilUburelloi^ 
de mon oncle Tobie. 

— <( Gomment ! » s'écria Ghâteaufort , ar- 
rachant la lettre des mains de Perrin , u vous 
ne voyez pas tout ce qu'il a de... tendre... 
Oui, de tendre là-dedans ? Qu'avez-vous à dire 
à ceci : u Cher Monsieur ? n Notez bien que 
dans un autre billet elle m^ëcrivait uMonsieur.n 
tout court. « Je vous aurai une double obligation , tu 
cela est positif. Et voyez-vous, il y a un mot 
effacé après , c'est mille; elle voulait mettre 
mille amitiés y mais elle n'a pas osé ; mille corn- 
plimens, ce n'était pas assez. •• Elle n'a pas fini 
son billet. •• Oh ! mon ancien , voulez-vous par 
hasard qu'une femme bien née comme madame 
de Ghavemy aille se jeter à la tête de votre 
serviteur, comme ferait une petite grisette...? 
Je vous dis moi que sa lettre est charmante , 
et qu'il faut être aveugle pour ne pas y voir 
de la passion*. .. Et les reproches de la fin, 
parce que je manque à un seul jeudi , qu'en 
dites-vous?» 



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MtPRISE. 31 

— « Pauvre petite femme , s'écria Perrin , 
ne t'amourache pas de celui-là : tu t'en repen- 
tirais bien vite ! » 

Ghâtçaufort ne fit pas attention à la proso- 
popée de son ami , mais prenant un ton de 
Toix bas et insinuant : « Savez-vous , mon cher » , 
dit-il , « que vous pourriez me rendre un grand 
service ? » 

— « Gomment ? « 

— u n faut que vous m'aidiez dans cette 
affaire. Je sais que son mari est très mal pour 
elle — c'est un animal qui la rend malheu- 
reuse.... vous l'avez connu, vous, Perrin, 
dites bien à sa femme que c'est un brutal , 
un homme qui a la réputation la plus mau- 
vaise.... » 

— « Oh !... » 

— c( Un libertin.... vous le savez. Il avait 
des maîtresses lorsqu'il était au régiment ; et 
quelles maîtresses ! Dites tout cela à sa femme.» 



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3â LÀ DOUBLE 

— <( Oh ! comment dire cela ? Entre l'arbre 
etrécorce.... » 

— « Mon Dieu ! il y a manière de tout dire ! . . . 
Surtout dites du bien de moi. » 

— <c Pour celac'est plus facile. Pourtant....» 

— « Pas si facile , écoutez ; car , si je vous 
laissais dire , vous feriez tel éloge de n^oi qui 
n'arrangerait pas mes affaires.... Dites-lui que, 
depuis quelque temps, tous remarquez que je 
suis triste , que je ne parle plus , que je ne 
mange plus....n 

— tt Pour le coup ! » s'écria Perrin avec un 
gros rire , qui faisait faire à sa pipe les raou- 
vemens les plus ridicules, «jamais je ne pourrai 
dire cela en face à madame de Ghaverny. Hier 
soir encore , il a presque fallu vous emporter 
après le diner que les camarades nous ont 
donné.» 

— u Soit , mais il est inutile de lui conter 
cela. Il est bon qu'elle sache que je suis amou- 
reux d'elle; et ces faiseurs de romans ont per- 



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MÉPHI9B. 33 

snadé aux femmes qu'un homme qui boit et 
mange ne peut être amoureux. » 

— u Quant à moi , je ne connais rien qui me 
fasse perdre le boire ou le manger. » 

— Eh bien ! mon cher Perrin , « dit Château- 
fort , en mettant son chapeau et arrangeant les 
boucles de ses cheveux , voilà qui est convenu ; 
jeudi prochain je viens vous prendre ; souliers 
et bas de soie , tenue de rigueur ! Surtout n'ou- 
bliez pas de dire des ho rreurs du mari , et 
beaucoup de bien de moi. » 

Il sortit en agitant sa badine avec beaucoup 
de grâce , laissant le commandant Perrin fort 
préoccupé de l'invitation qu'il venait de rece- 
voir , et encore plus perplexe en songeant aux 
bas de soie et à la tenue de rigueur. 



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IV 



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Plusieurs personnes invitées à dîner chez 
madame de Ghaverny s*ëtant excusées , le dîner 
se trouva quelque peu triste. Châteaufort était 
à côté de Julie , fort empressé à la servir , ga- 
lant et aimable à son ordinaire. Pour Ghaverny, 
qui avait fait une longue promenade à cheval 
le matin , il avait un appétit prodigieux. Il 
mangeait donc et buvait de manière à en don- 

4 



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38 Là dooblb 

ner envie aux plus malades. Le commandant 
Perrin lai tenait compagnie , lui versant souvent 
à boire , et riant à casser les verres tontes les 
fois que la grosse gaieté de son hôte lai en 
fournissait l'occasion. Chavemy , se retrouvant 
avec des militaires , avait repris aussitôt sa 
bonne humeur et ses manières du régiment ; 
d'ailleurs il n'avait jamais été des plus délicats 
dans le choix de ses plaisanteries. Sa femme 
prenait un air froidement dédaigneux à chaque 
saillie incongrue : alors elle se tournait du côté 
de Ghàteaufort , et commençait un aparté avec 
lui , pour n'avoir pas l'air d'entendre une con- 
versation qui lui déplaisait souverainement. 

Voici un échantillon de l'urbanité de ce mo- 
dèle des époux. Vers la fin du diner , la con- 
versation étant tombée sur l'Opéra , on discutait 
le mérite relatif de plusieurs danseuses, et entre 
autres on vantait beaucoup mademoiselle***. 
Sur quoi , Ghàteaufort renchérit beaucoup , 
louant surtout sa grâce , sa tournure et son air 
décent. 

Perrin , que Ghàteaufort avait mené à l'Opéra 
quelques jours auparavant , et qui n'y était allé 



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MtPBISB. S9 

que cette seule fois , se sonrenait fort bien de 
mademoiselle ***. 

— tt Est-ce » , dit-il , « cette petite en rose , 
qui saute comme un cabri ?. • . qui a des jambes 
dont vous parliez tant, Chàteaufort? n 

— u Ah ! vous parliez de ses jambes n , 
s'écria Chayerny. u Mais, savez-vous que si 
vous en parlez trop , vous vous brouillerez* avec 
votre général le duc de J*** ? Prenez garde à 
vous , mon camarade ! » 

— u Mais je ne le suppose pas tellement jaloux 
qu'il défende de les regarder au travers d'une 
lorgnette. » 

— « Au contraire , car il en est aussi fier que 
s'il les avait faites. Qu'en dites-vous , comman- 
dant Perrin ? » 

— u Je ne me connais guère qu'en jambes de 
chevaux , » répondit modestement le vieux 
soldat. 

— u Elles sont en vérité admirables , » reprit 
Ghavemy , « et il n'y en a pas de plus belles à 



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AO LA DOUBLE 

Paris , excepté celles. •. » Il s'arrêta et se mit à 
friser sa moustache d*an air goguenard en re- 
gardant sa femme , qui rougit aussitôt jusqu'aux 
épaules. 

— tt Excepté celles de mademoiselle D*** , » 
interrompit Ghàteaufort en citant une antre 
danseuse. 

— tt Non , » répondit Chavemy du ton tra- 
gique de Hamlet : — u mais regarde ma femme. 

Julie devint pourpre d'indignation. Elle lança 
à son mari un regard rapide comme Téclair , 
mais où se peignait le mépris et la fureur» Puis , 
s*efforçant de se contraindre , elle se tourna 
brusquement vers Ghàteaufort : «t II faut , » 
dit-elle d'une voix légèrement tremhlante , « il 
faut que nous étudiions le duo de Maometto. 
Il doit être parfaitement dans votre voix. » 

Ghavemy n'était pas aisément démonté. 
u Ghàteaufort, » poursuivit-il, « savez-vous 
que j'ai voulu faire mouler autrefois les jambes 
dont je parle ; mais on n'a jamais voulu le per- 
mettre. » 

Ghàteaufort , qui éprouvait une joie très vive 



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MÉPBISB. 41 

de cette impertinente révélation , n'eut pas Fair 
d*aToir entendu, et parla de Maometto arec 
madame de Ghavemy. 

— u La personne dont je parle , » continua 
l'impitoyable mari , « se scandalisait ordinaire- 
ment quand on lui rendait justice sur cet article, 
mais au fond elle n'en était pas fâchée. Savez- 
Yous qu'elle se fait prendre mesure par son 
marchand de bas... — Ma femme, ne tous 
fâchez i^9i9^,,. êa marchande y veux-je dire. £t 
lorsque j'ai été â Bruxelles , j'ai emporté trois 
pages de son écriture contenant les instructions 
les plus détaillées pour des emplettes de bas. » 

Mais il avait beau parler, Julie était déter- 
minée à ne rien entendre. Elle causait avec 
Ghàteaufort , et lui parlait avec une affectation 
de gaieté , et son sourire gracieux cherchait à 
lui persuader qu'elle n'écoutait que lui. Ghà- 
teaufort , de son côté , paraissait tout entier au 
Maometto ; mais il ne perdait rien des imper- 
tinences de Ghaverny. 

Après le diner on fit de la musique , et ma- 
dame de Ghaverny chanta au piano avec Ghà- 
teaufort. Ghaverny disparut au moment où le 

4. 



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42 LA DOUBLE MÉPBISB. 

piano s'ouvrit. Plusieurs visites survinrent, mais 
n'empéclièrent pas Ghâteaufort de parler bas 
très souvent à Julie. En sortant , il déclara à 
Perrin qu'il n'avait pas perdu sa soirée , et que 
ses affaires avançaient. 

Perrin trouvait tout simple qu'un mari parlât 
des jambes de sa femme ; aussi , quand il fut 
seul dans la rue avec Ghâteaufort, il lui dit d'un 
ton pénétré : — « Gomment vous sentez-vous le 
cœur de troubler un si bon ménage? il aime 
tant sa petite femme ! » 



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Depuis un mois Chavemy était fort préoc- 
cupé de l'idée de devenir gentilhomme de la 
chambre. 

On s'étonnera peut-être qu'un homme gros , 
paresseux, aimant ses aises, fut accessible à 
une pensée d'ambition : mais il ne manquait 
pas de bonnes raisons pour justifier la sienne. 



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46 LA DOUBLE 

<c D'abord , » disait-il à ses amis , « je dépense 
beaucoup d'argent en loges, que je donne à 
des femmes. Quand j'aurai un emploi à la cour , 
j'aurai , sans qu'il m'en coûte un sou , autant 
de loges que je voudrai. Et l'on sait tout ce que 
l'on obtient avec des loges ! £n outre , j'aime 
beaucoup la chasse ; les chasses royales seront 
à moi. Enfin maintenant que je n'ai plus d'uni- 
forme, je ne sais comment m'habiller pour 
aller aux bals de Madame , je n'aime pas les 
habits de marquis : un habit de gentilhomme 
de la chambre m'ira très-bien. » En consé- 
quence il sollicitait. Il avait voulu que sa femme 
spllicitât aussi ; mais elle s'y était refusée obsti- 
nément, bien qu'elle eût plusieurs amies très 
puissantes. Ayant rendu quelques petits ser- 
vices au duc de H*** , qui était alors fort bien 
en cour , il attendait beaucoup de son crédit. 
Son ami Châteaufort , qui avait aussi de très- 
belles connaissances, le servait avec un zèle 
et un dévouement tels que vous en rencon- 
trerez peut-être, si vous êtes le mari d'une 
jolie femme. 

Une circonstance avança beaucoup les afifaires 
deGiavemy, bien qu'elle pût avoir pour lui 
des conséquences assez funestes. Madame de 



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■ÉPRISE. 47 

Oiavemy s'était procaré, non sans quelque 
peine , une logfe à l'Opéra un certain jour de 
première représentation. Cette loge était à six 
places. Son mari , par extraordinaire , et après 
de yires remontrances avait consenti à l'accom- 
pagner. Or Julie voulait offrir une place à Châ- 
teaufort; et sentant qu'elle ne pouvait aller 
seule avec lui à l'Opéra , elle avait obligé son 
mari à venir à cette représentation. 

Aussitôt après le premier acte, Chaverny 
sortit , laissant sa femme en téte-à-téte avec son 
ami. Tous les deux gardèrent d'abord le silence 
d'un air un peu embarrassé ; Julie , parce qu'elle 
était embarrassée elle-même depuis quelque 
temps quand elle se trouvait seule avec Ghâ- 
teaufort ; celui-ci , parce qu'il avait ses projets, 
et qu'il avait trouvé bienséant de paraître ému. 
Jetant à la dérobée un coup-d'œil sur la salle, 
il vit avec plaisir plusieurs lorgnettes de con- 
naissance dirigées sur sa loge. Il éprouvait une 
vive satisfaction à penser que plusieurs de ses 
amis enviaient son bonheur, et peut-être le 
supposaient beaucoup plus grand qu'il n'était 
en réalité. 

Julie, après avoir senti sa cassolette et son 



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48 LA DOUBLE 

bouquet à plusieurs reprises , parla de la cha- 
leur, du spectacle, des toilettes. Ghâteaofort 
écoutait avec distraction , soupirait , s'agitait 
sur sa chaise , regardait Julie et soupirait encore. 
Julie commençait à s'inquiéter. Tout d'un coup 
il s'écria : 

— il Combien je regrette le temps de la che- 
valerie ! n 

— « Le temps de la chevalerie! pourquoi 
donc? » demanda Julie. « Sans doute parce que 
le costume du moyen-âge vous irait bien ? n 

— <( Vous me croyez bien fat ! » dit-il d'un 
ton d'amertume et de tristesse. — u Non, je 
regrette ce temps-là... , parce qu'un homme 
qui se sentait du cœur... pouvait aspirera... 
à bien des choses... £n définitive, il ne s'agis- 
sait que de pourfendre un géant pour plaire à 
une dame. • . Tenez , vous voyez ce grand colosse 
au balcon. Je voudrais que vous m'ordonnassiez 
d'aller lui demander sa moustache. •• pour me 
donner ensuite la permission de vous dire trois 
petits mots sans vous fâcher, n 

— « Quelle folie ! n s'écria Julie rougissant 



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■tpmisB. 40 

jusqu'au blanc des yeux , car elle devinait déjà 
ces trois petits mots. — « Mais voyez donc ma- 
dame de Sainte-Hermine. Décolletée à son âge 
et en toilette de bal ! » 



— u Je ne vois qu'une cbose , c'est que vous 
ne voulez pas m'entendre, et il y a long-temps 
que je m'en aperçois... Vous le voulez , je me 
tais ; mais. . . » ajouta-t-il très bas et en soupi- 
rant, u TOUS m'avez compris.... » 

— u Non en vérité , » dit sèchement Julie. 
tt Mais où donc est allé mon mari? » 

. Une visite survint fort à propos pour la tirer 
d'embarras. Giâteaufort n'ouvrit pas la bouche : 
il était pâle et paraissait profondément affecté. 
Lorsque le visiteur sortit, il fit quelques remar- 
ques indifférentes sur le spectacle. Il y avait de 
longs intervalles de silence entre eux. 

Le second acte allait commencer , quand la 
porte de la loge s'ouvrit , et Chavemy parut , 
introduisant une dame très jolie et très parée, 
coiffée de magnifiques plumes roses. Il était 
suivi du duc de H***. 

5 






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— tt Ma chère amie, » dit-il à sa femme, 
uj'ai trouvé monsieur le duc et Madame, dans 
une horrible loge de côté d'où Ton ne peut voir 
les décorations. Ils ont eu la bonté d'accepter 
une place dans la nôtre. » Julie s'inclina froide- 
ment ; le duc de H*** lui déplaisait. Le duc et la 
dame se confondaient en excuses et craignaient 
de la déranger. Il se fit un mouvement et un 
combat de générosité pour se placer. Pendant le 
désordre qui s'ensuivit , Ghàteaufort se pencha 
à l'oreille de Julie , et lui dit très bas et très 
vite : « Pour l'amour de Dieu, ne vous placez pas 
sur le devant de la loge ! » Julie fut fort étonnée 
et resta à sa place. Tous étant assis, elle se 
tourna vers Ghàteaufort et lui demanda d'un 
regard un peu sévère l'explication de celte énig- 
me. Il était assis, le cou raide, les lèvres pin- 
cées , et toute son attitude annonçait qu'il était 
prodigieusement contrarié. En y réfléchissant 
Julie interpréta assez mal la recommandation 
de Ghàteaufort. Elle pensa qu'il voulait lui par- 
ler bas pendant la représentation et continuer 
ses étranges discours , ce qui lui était impos- 
sible si elle restait sur le devant. Lorsqu'elle 
reporta ses regards vers la salle, elle remarqua 
que plusieurs dames dirigeaient leurs lorgnettes 
vers sa loge ; mais il en est toujours ainsi à l'appa- 



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HtFillSE* 51 

rition d'une fi^re nouTelle. — On chuchotait, 
on souiait, mais qu'y avait-il d'extraordinaire? 
On est si petite Tille à l'Opéra. 

La dame inconnue se pencha vers le boaquet 
de Jnlie , et lui dit avec un sourire charmant : 
tt Vous avez là un superbe bouquet , Madame ! 
Je suis sûre qu'il a dû coûter bien cher dans 
cette saison. Au moins dix francs? mais on tous 
l'a donné? c'est un cadeau sans doute? Les da- 
mes n'achètent jamais leurs bouquets. » 

Julie ouvrait de grands yeux et ne savait avec 
quelle provinciale elle se trouvait. — « Duc, » 
dit la dame d'un air languissant , u allez me 
chercher un bouquet. » Qiavemy se précipita 
vers la porte , le duc voulait l'arrêter , la dame 
aussi ; elle n'avait plus envie du bouquet. — 
Jnlie échangea un coup d'œil avec Ghâteaufort. 
Il voulait dire : Je vous remercie , mais il est 
trop tard. — Pourtant elle n'avait pas encore 
deviné juste. 

Pendant toute la représentation la dame in- 
connue parla musique à tort et à travers. Elle 
questionnait Julie sur le prix de sa robe , de ses 
bijoux y de ses chevaux. Jamais Julie n'avait vu 



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52 LA DOUBLE 

des manières semblables. Elle conclut cpie l'in- 
connue devait être une parente du duc , arrivée 
récemment de la Basse-Bretagne. Lorsque Gha- 
verny revint avec un énorme bouquet , bien 
plus beau que celui de sa femme , ce fut une 
admiration et des remerciemens , et des excuses 
à n'en pas finir. 

— u Monsieur de Ghaverny , je ne suis pas 
ingrate , » dit la dame aux plumes roses après 
une longue tirade , «c pour vous le prouver , 
faites-moi penser à vous promettre quelque chose, 
comme dit Potier. Vrai , je vous broderai une 
l^ourse quand j'aurai fini celle que j'ai promise 
au duc. n 

Enfin l'opéra finit a la grande satisfaction de 
Julie , qui se sentait mal à l'aise à côté de sa 
singulière voisine. Le duc lui o£fritlebras , Gha- 
verny prit celui de l'autre dame. Ghàteaufort , 
l'air sombre et mécontent, marchait derrière 
Julie , saluant d'un air contraint les personnes 
de sa connaissance qu'il rencontrait sur l'es- 
calier. 

Quelques dames passèrent auprès d'eux. Julie 
les connaissait de vue. Un jeune homme leur 



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MtPRISB. 53 

parla bas , et en ricanant ; elles regardèrent 
aussitôt aTec un air de très vive curiosité Gha- 
vemy et sa femme , et l'une d'elles s*ëcria : 
u Est-il possible ! » 

La voiture du duc parut ; il salua madame de 
Ghaverny en lui renouvelant avec chaleur tous 
ses remerciemens pour sa complaisance. Gha- 
verny voulant reconduire la dame inconnue 
jusqu'à la voiture du duc , Julie et Ghâteaufort 
restèrent seuls un instant. 

— i( Quelle est donc cette dame? » demanda 
Julie. 

— u Je ne dois pas vous le dire... car cela est 
bien extraordinaire ! » 

— u Gomment? » 

— tt Au reste , toutes les personnes qui vous 
connaissent sauront bien à quoi s'en tenir. . . Mais 
Ghaverny !... Je ne l'aurais pas cru. » 

— u Mais enfin qu'est-ce donc ? Parlez , au 
nom du ciel ! Quelle est donc cette dame? » 

Ghaverny revenait. Ghâteaufort répondit 

5. 



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54 LA DOVfiLB 

firoidement : — «c La maîtresse du duc de H*"*"" , 
madame Mélanie R***. » 



— u Bon Dieu ! » s'écria Julie en regardant 
Ghàteaufort d'un air stupéfait , cela est impos- 
sible ! » 

Ghàteaufort haussa les épaules , et en la con- 
duisant à sa voiture , il ajouta : « C'est ce que 
disaient ces dames que nous avons rencontrées 
sur l'escalier. Pour l'autre , c'est une personne 
comme il faut dans son genre. Quarante mille 
francs par an ne seraient rien. Il faut des soins , 
des égards..» » 

•— u Chère amie , )> dit Chavemy d'un ton 
joyeux 9 <c vous n'avez pas besoin de moi pour 
vous reconduire. Bonne nuit. Je vais souper 
chez le duc. )> 

Julie ne répondit rien. 

— tt Châteaufort , >» poursuivit Chavemy , 
voulez-vous venir avec moi chez le duc? Vous 
êtes invité. On vient de me le dire. On vous a 
remarqué. Vous avez plu , bon sujet ! )> 



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MtFlISE. 55 

Ghâteaufort remercia froidement. Il salua ma- 
dame de Ghavemy qai mordait son mouchoir 
ayec rage lorsque sa voiture partit. 

— u Ah çà , mon cher , » dit GhaTerny , u au 
moins tous me mènerez dans votre cabriolet 
jusqu'à la porte de cette infisuite. » 

^- u Volontiers , » répondit gaiement Châ- 
teaufort ; u mais à propos , savez-vous que votre 
femme a compris à la fin à côté de qui elle était ? » 

— tt Impossible. » 

— « Soyez-en sûr , et ce n'était pas bien de 
votre part. » 

— <c Bah ! elle a très bon ton ; et puis on ne 
la connaît pas encore beaucoup. Le duc la mène 
partout. » 



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VI 



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Madame de Chavemy passa une nuit fort 
agitée. La conduite de son mari à TOpëra met- 
tait le comble à tous ses torts , et lui semblait 
devoir exiger une séparation immédiate. Elle 
aurait le lendemain une explication avec lui , 
et lui signifierait son intention de ne plus vivre 
sous le même toit avec un homme qui l'avait 
compromise d'une manière aussi cruelle. Pour- 



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60 LA DOUBLE 

tant cette explication Tefifrayait. Jamais elle 
n'avait eu une conversation sérieuse avec son 
mari. Jusqu'alors elle n'avait exprimé son mé- 
contentement que par des bouderies auxquelles 
Chaverny n'avait fait aucune attention ; car , 
laissant à sa femme une entière liberté , il ne se 
serait jamais avisé de croire qu'elle lui refuse- 
rait riûdulgence dont au besoin il était disposé 
à user envers elle. 

Elle craignait surtout de pleurer au milieu 
de cette explication , et que Ghavemy n'attri- 
buât ses larmes à un amour blessé. C'est alors 
qu'elle regrettait vivement l'absence de sa mère 
qui aurait pu lui donner un bon conseil , ou se 
charger de prononcer la sentence de sépara- 
tion. Toutes ces réflexions la jetèrent dans une 
grande incertitude, et quand elle s'endormit 
elle avait pris la résolution de consulter une 
dame de ses amies qui l'avait connue fort jeune, 
et de s'en remettre à sa prudence pour la con- 
duite a tenir à l'égard de Ghavemy. 

Tout en se livrant à son indignation elle 
n'avait pu s'empêcher de faire involontairement 
un parallèle entre son mari et Ghàteaufort. 
L'énorme inconvenance du premier faisait res- 



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MiPRISB. 61 

sortir la délicatesse da second , et elle recon- 
naissait avec un certain plaisir, qu'elle se 
reprochait toutefois , que Tamant était plus 
soucieux de sa réputation que le mari. Cette 
comparaison morale Tentrainait malgré elle à 
constater Félégance des manières de Château- 
fort et la tournure médiocrement distinguée de 
Chaverny. Elle voyait son mari avec son ventre 
un peu proéminent faisant lourdement Tem- 
pressé auprès de la maîtresse du duc de H*** , 
tandis que Châteaufort , encore plus respectueux 
que de coutume , semblait chercher à retenir 
autour d'elle la considération que son mari 
pouvait lui faire perdre. Enfin comme nos pen- 
sées nous entraînent malgré nous , elle se re- 
présenta plus d'une fois qu'elle pouvait bien 
devenir veuve ', et qu'alors jeune, riche, rien 
ne s'opposerait à ce qu'elle couronnât légitime- 
ment l'amour constant du jeune chef d'escadron. 
Un essai malheureux ne concluait rien contre 
le mariage , et si ratta.chement de Châteaufort 
était véritable.. • mais alors elle chassait ces 
pensées dont elle rougissait , et se promettait 
de mettre plus de réserve que jamais dans ses 
relations avec lui. 

Elle se réveilla avec un grand mal de tête , 

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dd l(A B01JBI.I 

et plus éloignée que jamais d'une explication, 
décisive. Elle ne youlat pas descendre ponr 
d^emier de penr de rencontrer son mari , se 
fit apporter da thé dans sa chambre , et demanda 
sa Yoitare pour aller chez madame Lambert , 
cette amie qu'elle voulait consulter. Cette dame 
était alors à sa campagne , à P. 

En déjeunant elle ouvrit un journal. Le pre- 
mier article qui tomba sous ses yeux était ainsi 
conçu : « M. Darcy, premier secrétaire de 
« l'ambassade de France à Gonstantinople ,^e8t 
« arrivé avant-hier à Paris chargé de dépè- 
«c ches. Ce jeune diplomate a eu immédiatement 
« après son arrivée une longue conférence 
« avec S. Exe. M. le ministre des affaires 
« étrangères. » 

— « Darcy à Paris I » s'écrîa-t-elle. « J'au- 
rai du plaisir à le revoir. Est-il changé? Est-il 
devenu bien roide ? — u Ce jeune diplomate / » 
Darcy , jeune diplomate ! Et elle ne put s'em- 
pêcher de rire toute seule de ce mot : « Jeune 
diplomate, » 

Ce Darcy venait autrefois fort assidûment aux 
soirées de madame de Lussan ; il était alors at- 



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HtPRISI. 03 

taché an ministère des affaires étrangères. Il 
avait quitté Paris quelque temps avant son ma- 
riage , et depuis elle ne Tavait pas revu. Seule- 
ment elle savait qu'il avait beaucoup voyagé. 

Elle tenait encoi'e le journal à la main lors- 
que son mari entra. Il paraissait d'une humeur 
charmante. A son aspect elle se leva pour sor- 
tir; mais comme il aurait fallu passer tout près 
de lui pour entrer dans son cabinet de toilette , 
elle demeura debout à la même place , mais telle- 
ment émue que sa main , appuyée sur sa petite 
table à thé , faisait distinctement trembler le 
cabaret de porcelaine. 

— <c Ma chère amie , » dit Chavemy, « je 
viens vous dire adieu pour quelques jours. Je 
vais chasser chez le duc de H***. Je vous dirai 
qu'il est enchanté de votre politesse d'hier soir. 
— Mon affaire marche bien ; et il m'a promis 
de me recommander au roi de la manière la 
plus pressante. » 

Julie pâlissait et rougissait tour a tour en 
l'écoutant. 

— « M. le duc de H*** vous doit cela... i> 



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^•^ l'A DOUBLE MÉPRISE. 

dit-elle d'une voix tremblante, u II ne peut faire 
moins pour quelqu'un qui compromet sa femme 
de la manière la plus scandaleuse avec les mai- 
tresses de son protecteur. ?» 

Puis faisant un eflfort désespéré , elle traversa 
la chambre d'un pas majestueux , et entra dans 
son cabinet de toilette dont elle ferma la porte 
avec force. 

Chavemy resta un instant la tête basse et l'air 
confus. 

— « D'où diable sait-elle cela? » pensa-t-il. 
« Qu'importe , après tout? ce qui est fait est 
fait ! » — Et comme ce n'était pas son habitude 
de s'arrêter long -temps sur une idée désagréa- 
ble, il fit une pirouette, prit un morceau de 
sucre dans le sucrier , et cria la bouche pleine 
à la femme de chambre qui entrait : u Dites à 
ma femme que je resterai quatre à cinq jours 
chez le duc de H*** , et que je lui enverrai du 
gibier. » 

Il sortit ne pensant plus qu'aux faisans et aux 
daims qu'il allait tuer. 



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VII 



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Jdie partit pour P... avec un redoublement 
de colère contre son mari ; mais cette fois 
c'était pour un motif assez frivole. Il avait pris 
pour aller au château du duc de H'*''''* la calèche 
neuve , laissant à sa femme une autre voiture 
qui 9 au dire du cocher , avait' besoin de répa- 
rations. 



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LA DOUBLE 



Pendant la route madame de Ghavemy s'ap- 
prêtait à raconter son aventure à madame Lam- 
bert. Malgré son chagrin, elle n'était pas 
insensible à la satisfaction que donne à tout 
narrateur une histoire bien contée , et elle se 
préparait à son récit en cherchant des exordes , 
et commençant tantôt d'une manière, tantôt 
d'une autre. Il en résulta qu'elle vit les énormi- 
tés de son mari sous toutes leurs faces , et que 
son ressentiment s'en augmenta en proportion . 

Il y a , comme chacun sait , quatre lieues de 
Paris à P..., et quelque long que fût le réqui- 
sitoire de madame de Ghavemy , on conçoit 
qu'il est impossible , même à la haine la plus 
envenimée, de retourner la même idée pendant 
quatre lieues de suite. Aux sentimens violons 
que les torts de son mari lui inspiraient venaient 
se joindre des souvenirs doux et mélancoli- 
ques , par cette étrange faculté de la pensée 
' humaine qui associe souvent une image riante à 
une sensation pénible. 

L'air pur et vif, le beau soleil , les figures 
insouciantes des passans contribuaient aussi à la 
tirer de ses réflexions haineuses. Elle se rap- 
pela les scènes de son enfance et les jours où 



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■ÉPBISE. 69 

elle allait se promener à la campagne avec des 
jeunes personnes de son âge. Elle revoyait ses 
compagnes de couvent ; elle assistait à leurs 
jeux , à leurs repas. Elle s'expliquait des confi- 
dences mystérieuses qu'elle avait surprises aux 
grandes , et ne pouvait s'empêcher de sourire en 
songeant à cent petits traits qui trahissent de si 
bonne heure l'instinct de la coquetterie chez les 
femmes. 

Puis elle se représentait son entrée dans le 
monde. Elle dansait de nouveau aux bals les 
plus brillans qu'elle avait vus dans l'année qui 
suivit sa sortie du couvent. Les autres bals, elle 
les avait oubliés; on se blase si vite. Mais ces 
bals lui rappelèrent son mari. — u Folle que j'é- 
tais ! » se dit-elle. « Gomment ne me suis-je 
pas aperçue à la première vue que je serais 
malheureuse avec lui? » Tous les disparates , 
toutes les platitudes de fiancé que le pauvre 
Chaverny lui débitait avec tant d'aplomb un 
mois avant son mariage , tout cela se trouvait 
noté , enregistré soigneusement dans sa mé- 
moire. En même temps , elle ne pouvait s'em- 
pêcher de penser aux nombreux admirateur, 
que son mariage avait réduits au désespoir , et 
qui ne s'en étaient pas moins mariés eux-mê- 



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70 LA DOUBLE 

mes ou consolés aatrement peu de mois après. 

— u Aurais-je été heureuse avec un autre que 
lui?» se demanda-t-elle. u A... est décidément 
un sot ; mais il n'est pas offensif , et Amélie le 
gouverne à son gré. Il y a toujours moyen de 
vivre avec un mari qui obéit. — B... a des mai- 
tresses , et sa femme a la bonté de s'en affliger. 
Pauvre esprit ! D'ailleurs il est rempli^d'égards 
pour elle , et... je n'en demanderais pas davan- 
tage. — Le jeune comte de G..., qui toujours 
lit des pamphlets , et qui se donne tant de peine 
pour devenir un jour un bon député , peut-être 
fera- 1 -il un bon mari. Oui , mais tous ces gens- 
là sont ennuyeux, laids , sots... n Gomme elle 
passait ainsi en revue tous les jeunes gens qu'elle 
avait connus étant demoiselle , le nom de Darcy 
se présenta à son esprit pour la seconde fois. 

Darcy était autrefois , dans la société de ma- 
dame de Lussan, un être sans conséquence, 
c'est-à-dire que l'on savait... les mères savaient 

— que sa fortune ne lui permettait pas de son- 
ger à leurs filles. Sa figure, quoique distinguée, 
n'était pas assez belle pour leur faire tourner 
la tête* D'ailleurs il avait la réputation d'un ga- 
lant homme. Un peu misanthrope et caustique, 
il se plaisait beaucoup , seul au milieu d'un 



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HtPlISB. 71 

œrcle de demoiselles , a se moquer des ridi- 
cales et des prétentions des autres jeunes gens. 
Lorsqu'il parlait bas à une demoiselle , les mè- 
res ne s'alarmaient pas , car leurs filles riaient 
toat haut , et les mères de celles qui avaient de 
belles dents disaient même que M. Darcy était 
fort aimable. 

Une conformité de goûts et une crainte réci- 
proque de leur talent de médire avaient rap- 
proché Julie et Darcy. Ils avaient fait , après 
quelques escarmouches , un traité de paix , une 
alliance offensive et défensive; ils se ména- 
geaient mutuellement et ils étaient toujours unis 
pour faire les honneurs de leurs connaissances. 

Un soir on avait prié Julie de chanter je ne 
sais quel morceau. Elle avait une belle voix, 
et elle le savait. Elle s'approcha du piano, et 
regarda les femmes d'un air un peu fier avant 
de chanter , et comme si elle voulait les défier. 
Or , ce soir-là , quelque indisposition ou une 
fatalité malheureuse la privait de presque tous 
ses moyens. La première note qui sortit de ce 
gosier ordinairement si mélodieux se trouva 
décidément fausse. Julie se troubla, chanta 
tout de travers , manqua tous les traits ; bref le 



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72 LA DOUBLE 

fiasco fut écktant. La pauvre Julie quitta le 
piano tout effarée , près de fondre en larmes , 
et en retournant à sa place elle ne put s'empê- 
cher de remarquer la joie maligne que cachaient 
mal ses compagnes en voyant humilier son or- 
gueil. Les hommes mêmes semblaient compri- 
mer avec peine un sourire moqueur. Elle baissa 
les yeux de honte et de colère , et fut quelque 
temps sans oser les lever. La première figure 
amie qu'elle aperçut lorsqu'elle releva la tête , 
fut celle de Darcy. Il était pâle et ses yeux rou- 
laient des larmes ; il paraissait plus touché de 
sa mésaventure qu'elle ne l'était elle-même. — 
<c II m'aime ! » pensa-t^lle. « Il m'aime véri- 
tablement. » La nuit elle ne dormit guère , et 
la figure triste de Darcy était toujours devant 
ses yeux. Pendant deux jours die ne songea 
qu'à lui et à la passion secrète qu'il devait nour* 
rir pour elle. Le roman avançait déjà lorsque 
madame de Lussan trouva chez elle une carte 
de M. Darcy avec ces trois lettres P. P. C. — 
u Où va donc M. Darcy ? » demanda Julie à 
un jeune homme qu'elle connaissait. — « Où 
il va ? » Ne le savez-vous pas? A Gonstanti- 
nople. U part cette nuit en courrier. » 

— « Il ne m'aime donc pas ! >> pensa-t-elle. 



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MÉPRISE. 73 

Hait jours après Darcy était oablië. De son côté 
Darcy , qui était alors assez romanesque , fat 
hait mois sans oublier Julie. Pour excuser celle- 
ci , et expliquer la prodigieuse différence de 
constance , il faut réfléchir que Darcy vivait au 
milieu des barbares , tandis que Julie était, à 
Paris entourée d'hommages et de plaisirs. 

Quoi qu'il en soit , six ou sept ans après leur 
séparation , Julie , dans sa voiture , sur la route 
de P..., se rappelait l'expression mélancolique 
de Darcy le jour où elle chanta si mal ; même, 
s'il faut l'avouer, elle pensa à l'amour probable 
qu'il avait alors pour elle. Tout cela l'occupa 
assez vivement pendant une demi-lieue. En- 
suite M. Darcy fut oublié pour la troisième fois. 



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VIII 



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Julie ne fat pas peu contraiiëe lorsqu'en en*- 

trant à P elle vit dans la cour de madame 

Lambert une Toiture dont on dételait les che- 
vaux , ce qui annonçait une visite qui devait se 
prolonger. Impossible par conséquent d'enta- 
mer la discussion de ses griefs contre M. de 
Chavemy. 



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78 LA DOUBLI 

Madame Lambert , lorsque Jalie entra dans 
le salon , était avec une dame que Julie avait 
rencontrée dans le monde , mais qu'elle connais- 
sait à peine de nom. Elle eut peine à cacher 
l'expression de mécontentement qu'elle éprou- 
vait d'avoir fait inutilement le voyage <îe P... 

— « Eh ! bonjour donc , chère belle , » s'é- 
cria madame Lambert en l'embrassant, u que je 
suis contente de voir que vous ne m'avez pas 
oubliée f Vous ne pouviez venir plus à propos , 
car j'attends aujourd'hui je ne sais combien de 
gens qui vous aiment à la folie. » 

Julie répondit d'un air un peu contraint qu'elle 
avait cru trouver madame Lambert toutp seule. 

— « Ils vont être ravis de vous voir , » reprit 
madame Lambert. Ma maison est si triste depuis 
le mariage de ma fille , que je suis trop heu- 
reuse quand mes amis veulent bien s'y donner 
rendez-vous. Mais , chère belle ,. qu'avez-vous 
fiait de vos belles couleurs ? Je vous trouve bien 
pale aujourd'hui, n 

Julie inventa un petit mtsnsonge ; la longueur 
de la route... , la poussière... le soleil... 



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HÉP1I8B. 79 

— « «Tai prëciséineiil aujourd'hui à dhier un 
deTOS adorateurs, à qui je y ai» faire une agréa* 
ble surprise ; M. de Ghâteaufort , et probable- 
ment son fidèle Achate , le ocHnmandaot Perrin. 

— «c J'ai eu le plaisir de recevoir dernière- 
ment le commandant Perrin, i> dit Julie en rou- 
gissant un peu , car elle pensait à Ghâteaufort. 

— « J'ai aussi M. de Saint-Léger.^ Il faut 
absolument qu'il organise ici une soirée de pro- 
verbes pour le mois prochain ; et vous y jouerez 
un rôle , mon ange : tous étiez notre premier 
siyet pour les proverbes , il y a deux ans. » 

— a Mon Dieu, Madame, il y a si long^temps 
que je n'ai joué de proverbes, que je ne pour- 
rais plus retrouver mon assurance d'autrefois. Je 
serais obligée d'avoir recours au u J'entends 
quelqu'un^ » 

— «( Ah! Julie, mon enfant, devinez qui 
nous attendons encore. Mais celui-là, ma chère, 
il faut de la mémoire pour se rappeler son nom.» 

Le nom de Darcy se présenta sur-le-champ à 



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80 LA DOUBLE 

Julie. « Il m'obsède , envërité , pensa-t-elle. — 
u Delà mémoire , Madame ?.. J'en ai beaucoup.» 

— u Mais je dis une mémoire de six ou sept 
ans... Vous souvenez-vous d'un de vos attentifs 
lorsque tous étiez petite fille , et que vous por- 
tiez les cheveux en bandeau? » 

— « En vérité je ne devine pas. >» 

• 

— « Quelle horreur! ma chère... Oublier 
ainsi un homme charmant , qui , ou je me trompe 
fort , vous plaisait tellement autrefois, que votre 
mère s'en alarmait presque. Allons , ma belle , 
puisque vous oubliez ainsi vos adorateurs, il 
faut bien tous rappeler leurs noms : c'est 
M. Darcy que vous allez voir. » 

— « M. Darcy? n 

— « Oui ; il est enfin revenu de Gonstanti- 
nople depuis quelques jours seulement. U est 
venu me voir avant-hier, etje l'ai invité. Savez- 
Tous, ingrate que vous êtes, qu'il m'a demandé 
de vos nouvelles avec un empressement tout-à- 
fait significatif? » 



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■ÉPftISB. 81 

— «c M. Darcy ?••• n dit Julie en hésitant, et 
avec une distraction afifectée , u M. Darcy ? . . . 
N'est-ce pas un grand jeune homme blond. . . 
qui est secrétaire d'ambassade ? » 

— u Oh! ma chère, tous ne le reconnaîtrez pas; 
il est bien changé ; il est pâle , ou plutôt cou- 
leur olive ; les yeux enfoncés : il a perdu beau- 
coup de chereux à cause de la chaleur, à ce qu'il 
dit. Dans deux ou trois ans , si cela continue , 
il sera chaure par devant. Pourtant , il n'a pas 
trente ans encore. » 

Ici 9 la dame qui écoutait ce récit de la més- 
aventure de Darcy, conseilla fortement l'usage 
du kalydor , dont elle s'était bien trouvée après 
une maladie qui lui avait fait perdre beaucoup 
de cheveux. Elle passait ses doigts , en par- 
lant , dans des boucles nombreuses d'un beau 
diâtain cendré. 

/• 

— K Est-ce que M. Darcy est resté tout ce 
temps à Gonstantinople?» demanda madame 
de Ghayemy. 

— « Pas tout -à -fait, car il a beaucoup 
voyagé : il a été en Russie , puis il a parcouru 



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,82 LA DOUB&S 

toute la Grèce. Vous ne savez pas son bonheur? 
Son oncle est mort, et loi a laissé ane fortune 
indépendante. Il a été aussi en Asie Mineure, 
dans la... Gomment dit-il ?... laGaramanie. Il 
est ravissant , ma chère , il a des histoires char- 
mantes qui vous enchanteront. Hier , il m'en a 
conté de si jolies que je lui disais toujours : 
Mais gardez-les donc pour demain , vous les 
direz à mes dames , au lieu de les perdre avec 
une vieille maman comme moi. » 

— « Vous a-t-il conté son histoire de la 
femme turque qu'il a sauvée ? » demanda ma- 
dame Dumanoir , cette dame qui conseillait le 
kalydor. 

— « La femme turque qu'il a sauvée ? Il a 
sauvé une femme turque? Il ne m'en a pas dit 
un mot. » 

— u Comment ! mais c'est une action admi- 
'rable , un véritable roman. » 

— « Oh ! contez - nous cela , je vous en 
prie. » / 

-^ tt Non , non ; demandez-le à lui-même. 



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MÉPAISE. 83 

Moi , je ne sais l'histoire que de ma sœur, 
dont le mari , comme vous savez , a été consul 
à Smyme. Mais elle la tenait d'un Anglais qui 
avait été témoin de toute l'aventure. C'est 
merveilleux. » 

— u Contez -nous cette histoire. Madame. 
Comment voulez-vous que nous puissions atten- 
dre jusqu'au diner? Iln'yia rien de si déses- 
pérant que d'entendre parler d'une hij^oire 
qu'on ne sait pas. 

— u Eh bien ! je vais vous la gâter ; mais 
enfin la voici telle qu'on me l'a contée : — 
M. Darcf était en Turquie à examiner je ne 
sais quelles ruines sur le bord de ia mer, 
quand il vit venir à lui une procession fort lu- 
gubre. C'étaient des eunuques noirs qui por- 
taient un sac , et ce sac on le voyait remuer 
comme s'il y avait eu quelque chose de vivant 
dedans... » 

— «Ah mon Dieu ! n s'écria madame Lam- 
bert qui avait lu le Giaour , « c'était une femme 
qu'on allait jeter à la mer ! n 

— tt Précisément , » poursuivit madame Du- 



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84 LA DOVBLB 

manoir , un peu piquée de se voir enlever ainsi 
le trait le plus dramatique de son conte. 
(c M. Darcy regarde le sac , il entend un gémis- 
sement sourd , et devine aussitôt Thorrible vé- 
rité. Il demande aux eunuques ce qu'ils vont 
faire : pour toute réponse , les eunuques tirent 
leurs poignards. M. Darcy était heureusement 
fort bien armé. Il met en fuite les esclaves, et tire 
enfin de ce vilain sac une femme d'une beauté 
ravissante à demi évanouie , et la ramène dans 
la ville t)ù il la conduit dans une maison sûre. i> 

— (c Pauvre femme ! » dit Julie qui commen- 
çait à s'intéresser à l'histoire. 

— « Vous la croyez sauvée? pas du tout. 
Le mari jaloux , car c'était un mari , ameuta 
toute la populace , qui se porta à la maison de 
M. Darcy avec des torches , voulant le brûler 
vif. Je ne sais pas trop bien la fin de l'affaire ; 
tout ce que je sais , c'est qu'il a soutenu un siège 
et qu'il a fini par mettre la femme en sûreté ; il 
parait même, » ajouta madame Dumanoir, 
changeant tout à coup son ton de voix et en 
prenant un fort dévot , « il parait que M. Darcy 
a pris soin qu'on la convertit , et qu'elle a été 
baptisée. » 



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MtPBISB. 85 

— u Et M; Darcy Fa-t-il épousée? » de- 
manda Jalie en souriant. 

— « Pour cela , je lie puis vous le dire. Mais 
la femme turque... elle avait un singulier nom ; 
elle s'appelait Ëminé... elle avait une passion 
violente pour M. Darcy. Ma sœur me disait 
qu'elle l'appelait toujours Sàtir, . . Sàtir. . . , 
cela veut dire mon sauveur en turc ou en grec. 
Ëulalie m'a dit que c'était une des plus belles 
personnes qu'on pût voir. » 

— u Nous lui ferons la guerre sur sa Tur- 
que, » s'écria madame Lambert, «n'est-ce 
pas. Mesdames? il faut le tourmenter un peu.«. 
Au reste , ce trait de Darcy ne me surprend 
pas du tout : c'est un des hommes les plus gé- 
néreux que je connaisse , et je sais des actions 
de lui qui me font venir les larmes aux yeux 
toutes les fois que je les raconte. — Son oncle 
est mort laissant une fille naturelle qu'il n'avait 
jamais reconnue : comme il n'a pas fait de testa- 
ment , elle n'avait aucun droit à sa succession. 
Darcy, qui était l'unique héritier, a voulu qu'elle 
y eût une part, et probablement cette part a été 
beaucoup plus forte que son oncle ne l'aurait» 
faite lui-même, n 

B 



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86 LA DOUBU 

-^ « Était-^Ue jolie cette fille ns^arelle?» 
demanda madame de Ghaveray d'un air asses 
méchant , car elle commençait à sentir le besoin 
de dire du mal de ce M. Darcy , qu'elle ne 
pouvait chasser de son esprit. 

— « Ah ! ma chère , comment ponvez-vous 
supposer?.*. Mais d'ailleurs Darcy était encore 
à Gonstantinople lorsque son oncle est mort , 
et vraisemblablement il n'a jamais vu cette 
créature. » 

L'arrivée de Châteaufort , du commandant 
Perrin et de quelques autres personnes , mit fin 
à cette conversation. Châteaufort s'assit auprès 
de madame de Ghaverny , et profitant d'an mo- 
ment où l'on parlait très haut : 

— tt Vous paraissez triste , Madame , n lui 
dit-il , « je serais bien malheureux si ce que je 
vous ai dit hier en était la cause. » 

Madame de Ghavemy ne l'avait pas entendu, 
ou plutôt n'avait pas voulu l'entendre. Ghâteau* 
fort éprouva donc la mortification de rëp^er 
sa phrase, et la morttfiqation plus grande en- 
core d'une réponse un peu sèche , après laquelle 



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■ÉPRISB. 87 

JaBe se mêla aussitôt à la conversation géné- 
rale, et changeant de place, elle s'éloigna de 
son malheureux admirateur. 

Sans se décourager , Ghâteaufort faisait inu- 
tilement beaucoup d'esprit. Madame de Gha- 
▼emy, à qui seulement il désirait plaire, l'écou- 
tait arec distraction : elle pensait à l'arrivée 
prochaine de M. Darcy, tout en se demandant 
pourquoi elle s'occupait tant d'un homme qu'elle 
devait avoir oublié , et qui probablement l'avait 
aussi oubliée depuis long-temps. 

Enfin , le bruit d'une voiture se fit entendre ; 
la porte du salon s'ouvrit, u Eh ! le voilà ! » 
s'écria madame Lambert. Julie n'osa pas tour- 
ner la tête, mais pâlit extrêmement. Elle éprouva 
une vive et subite sensation de froid , et elle 
eut besoin de rassembler toutes ses forces pour 
se remettre et empêcher Ghâteaufort de remar- 
quer le changement de ses traits. 

Darcy baisa la main de madame Lambert , et 
lui parla debout quelque temps ; puis il s'assit 
auprès d'elle. Alors il se fit un grand silence : 
madame Lambert paraissait attendre et mé- 
nager une reconnaissance. Ghâteaufort et les 



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88 LA DOUBLE 

hommes, à Texception da bon commandant 
Perrin , observaient Darcy ayec nne curiosité 
lin peu jalouse. Nouveau venu, et arrivant de 
Constantinople , il avait de grands avantages 
sur eux., et c'était un motif suffisant pour qu'îk 
se doïinassent cet air de raideur compassée 
que Ton prend d'ordinaire avec les étrangers. 
Darcy, qui n'avait fait attention à personne, rom- 
pit le silence le premier. Il parla de la route , 
de la poussière, peu importe ; sa voix était douce 
et musicale. Madame de Ghavemy se hasarda 
à le regarder : elle le vit de profil. Il lui parut 
maigri et son expression avait changé... En 
somme elle le trouva bien. 

— <t Mon cher Darcy, » dit madame Lam- 
bert , (( regardez bien autour de vous , et voyes 
si vous ne trouverez pas ici une de vos anciennes 
connaissances, n Darcy tourna la tête, et aper- 
çut Julie qui avait été cachée jusqu'alors sous 
son chapeau. Il se leva précipitamment avec 
une exclamation de surprise , s'avança vers elle 
en étendant la main , puis s'arrêtanttout a coup 
et comme se repentant de son excès de faiiûlia- 
rite, il salua Julie très profondément, et lui 
exprima en termes convenables tout le plaisir 
qu'il avait à la revoir. Julie balbutia quelques 



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J 



MÉPBISB. 89 

mots de politesse , et rongit beaucoup en voyant 
que Darcy se tenait toujours debout devant elle 
et la regardait fixement. 

Sa prince d'esprit lui revint bientôt , et elle 
le regarda à son tour avec ce regard à la fois 
distrait et observateur que les gens du monde 
prennent quand ils veulent. C'était un grand 
jeune bomme pâle et dont les traits exprimaient 
le calme , mais un calme qui semblait provenir 
moins d'un état habituel de l'ame que de l'em- 
pire qu'elle était parvenue à prendre sur l'ex- 
pression delà physionomie. Des rides déjà mar- 
quées sillonnaient son front. Ses yeux étaient 
enfoncés , les coins de sa bouche abaissés , et 
ses tempes commençaient déjà à se dégarnir 
de cheveux. Cependant il n'avait pas plus de 
trente ans. Darcy était très simplement habillé , 
mais avec cette élégance qui indique en même 
temps les habitudes de la bonne société et l'in- 
dififérence sur un sujet qui occupe les médita- 
tions de tant déjeunes gens. Julie fit toutes ces 
observations avec plaisir. Elle remarqua encore 
qu'il avait au front une cicatrice assez longue 
qu'il cachait mal avec une mèche de cheveux , 
e| qui paraissait avoir été faite par un coup de 
sabre. 

8. 



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90 LA DODBU MÉPRISE. 

Julie était assise à côté de madame Lamb^t. 
n y avait ane chaise entre elle et Châteaufort; 
mais aussitôt que Darcy s'était levé , Château- 
fort avait mis sa main sur le dossier de la chaise , 
Tavait placée sur un seul pied , et la tenait en 
équilibre. Il était évident qu'il prétendait la 
garder comme le chien du jardinier gardait le 
cofifre d'avoine. Madame Lambert eut pitié de 
Darcy, qui se tenait toujours debout devant ma- 
dame de Chaverny. Elle fit une place à côté 
d'elle sur le canapé où elle était assise , et l'of- 
frit à Darcy, qui se trouva de la sorte auprès de 
Julie. U s'empressa de profiter de cette position 
avantageuse , en conmiençant avec elle une con- 
versation suivie. 

Pourtant il eut à subir de madame Lambert 
et^ de quelques autres personnes un interroga- 
toire en règle sur ses voyages ; mais il s'en tira 
assez laconiquement, et il saisissait toutes les 
occasions de reprendre son espèce d'aparté avec 
madame de Chaverny. — u Prenez le bras de 
madame de Chaverny, » dit madame Lambert à 
Darcy, au moment où la cloche du château an- 
nonçait le diner. Châteaufort se mordit les lè- 
vres ; mais il trouva moyen de se placer à table 
assez près de Julie pour bien l'observer. 



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IX 



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Après le diner, la soirée étant belle , et le 
temps chaud , on se réanit dans le jardin , au- 
toar d'une table rustique , pour prendre le café. 

Ghàteaufort avait remarqué , arec un dépit 
croissant , les attentions de Darcy pour madame 
de Ghavemy. A mesure qu'il observait l'intérêt 
qu'elle paraissait prendre à la conversation du 



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94 LA DOUBLE 

nouveau venu , il devenait moins aimable lai- 
même, et la jalousie qu'il ressentait n'avait 
d*autre efifet que de lui ôter tous ses moyens de 
plaire. Il se promenait sur la terrasse où l'on 
était assis, ne pouvant rester en place , suivant 
l'ordinaire des gens inquiets , regardant souvent 
de gros nuages noirs qui se formaient à l'hori- 
zon , et qui annonçaient un orage , plus souvent 
encore son rival qui causait à voix basse avec 
Julie. Tantôt il la voyait sourire , tantôt elle de- 
venait sérieuse , tantôt elle baissait les yeux ti- 
midement ; enfin il voyait que Darcy ne pouvait 
pas lui dire un mot qui ne produisît un effet 
marqué ; et ce qui le chagrinait surtout , c'est 
que les expressions variées que prenaient les 
traits de Julie , semblaient n'être que l'image et 
comme la réflexion de la physionomie mobile 
de Darcy. Enfin , ne pouvant plus tenir à cette 
espèce de supplice , il s'approcha d'elle , et se 
penchant sur le dos de sa chabe , au moment 
où Darcy donnait à quelqu'un des rensmgne- 
mens sur la barbe du sultan Mahmoud : — «Ma- 
dame , » dit-il d'un ton amer, «M, Darcy parait 
être un homme bien aimable ! i> 



« Oh ! oui , » répondit madame de Gha** 



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MÉPRISE. 95 

yeniy avec une expression d'enthousiasme 
qu'elle ne put réprimer. 

— « Il y parait , » continua Chàteaufort , « car 
il TOUS fait oublier vos anciens amis. » 

— u Mes anciens amis ? y* dit Julie d'un ac- 
cent un peu sévère , « je ne sais ce que tous 
roulez dire , » et elle lui tourna le dos. Puis pre- 
nant un coin du mouchoir, que madame Lam- 
bert tenait à la main : — u Que la broderie de 
ce mouchoir est de bon goût! » dit-elle , « c'est 
un ouvrage merveilleux. » 

— « Trouvez- vous , ma chère ? c'est un ca- 
deau de M. Darcy, qui m'a rapporté je ne sais 
combien de mouchoirs brodés de Gonstan- 
tinople. 

— A propos , Darcy , est-ce votre Turque qui 
vous les a brodés ? » 

— « Oui , cette belle sultane à qui vous avez 
sauvé la vie ; qui vous appelait... Oh! nous sa- 
vons tout... qui vous appelait... son... son 
sauveur enfin. Vous devez savoir comment cela 
se dit en turc. » 



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96 LA DOUBLE 

Darcy se frappa le front en riant : u Est-il, 
possible , » s'écria-t-il , « que la renommée de 
ma mésaventure soit déjà parvenue à Pans !.. » 

— tt Mais il n'y a pas de mésaventure là de- 
dans ; il n'y en a peut-être que pour le Marna- 
mouchi qui a perdu sa favorite. » 

— « Hélas ! répondit Darcy , je vois bien 
que vous ne savez que la moitié de l'histoire , 
car c'est une aventure aussi triste pour moi que 
celle des moulins à vent pour Don Quichotte. 
Faut-il qu'après avoir tant donné à rire aux 
Francs , je sois encore victime à Paris de la seule 
tentative que j'aie faite pour renouveler la che- 
valerie errante ! » 

— tt Gomment? mais nous ne savons rien. 
Contez-nous toute l'histoire ! » s'écrièrent toutes 
les dames à la fois. » 

— « Je devrais , » dit Darcy , u vous laisser 
sur le récit que vous connaissez peut-être déjà, 
et me dispenser de la suite , dont les souvenirs 
n'ont rien de bien agréable pour moi , mais un 
de mes amis.... Je vous demande la permission 
de vous le présenter , madame Lambert , — sir 



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HÉPftisi. 97 

John Tyrrel. • . • Un de mes amis , acteur aussi 
danà cette scène tragi-comique , ya bientôt ve- 
nir à Paris ; il pourrait bien se donner le matin 
plaisir d^ me prêter , dans son récit , un rôle 
encore plus ridicule que celui que j'ai joué. Voi- 
ci le fait : 

« Cette malheureuse femme , une fois instal- 
lée dans le consulat de France... » 

— «c Oh ! mais commencez parle commence- 
ment , » s'écria madame Lambert. 

— u Mais TOUS le savez déjà. » 

— « Nous ne savons rien , et nous voulons 
que vous nous contiez toute l'histoire d'un bout 
a l'autre. » 

— « £h bien ! vous saurez , Mesdames , que 
j'étais à Larnaca en 18... Un jour je sortis de la 
ville pour dessiner. Avec moi était un jeune 
Anglais très aimable, bon garçon, bon vivant, 
nommé sir John Tyrrel; un de ces hommes 
précieux en voyage, parce qu'ils pensent au 
4iner, qu'ils n'oublient pas les provisions et 
qu'ils sont toujours de bonne humeur. D'ail- 

9 



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98 LA DOUBLE 

leurs il voyageait sans bat , et ne savait ni la 
géologie ni la botaniqae , sciences bien f&cheu^ 
ses dans on compagnon de voyage. 

M Je m'étais assis à l'ombre d'une masure à 
deux cents pas environ de la mer qui , dans cet 
endroit, est dominée pardes rochers à pic. J'étais 
fort occupé à dessiner ce qui restait d'un sarco- 
phage antique, tandis que sir John, couché 
sur Therbe , se moquait de mon goût pour les 
arts , en fumant de délicieux tabac de Latakié. 
A côté de nous , un domestique turc , que nous 
avions pris à notre service , nous faisait du café. 
C'était le meilleur faiseur de café et le plus pol- 
tron de tous les Turcs que j'ai connus. 

« Tout d'un coup , sir John s'écria avec joie : 
« Voici des gens qui descendent de la montagne 
u avec de la neige ; nous allons leur en acheter 
u et faire du sorbet avec des oranges. » 

u Je levai les yeux , et je vis venir à nous un 
âne sur lequel était chargé en travers un gros 
paquet ; deux esclaves le soutenaient de chaque 
côté. En avant , un ânier conduisait l'âne , et 
derrière , un Turc vénérable à barbe blanche 
fermait la marche, monté sur un asset bon'chè'- 



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MÉPftISE. 99 

¥al. Toute cette procession s'avançait lentement 
et avec beaucoup de gravité. 

u Notre Turc , tout en soufflant son feu , jeta 
un coup d'œil de côte sur la charge de l'àiie , et 
nous dit avec un sourire singulier: u Ce n'est 
« pas de la neige. » Puis il s'occupa de notre 
café , avec son flegme habituel. 

— « Qu'est-ce donc? » demanda TyrreL Est- 
ce quelque chose à manger ? )> 

— u Pour les poissons, » répondit le Turc. 

u En ce moment l^homme à cheval partit au 
galop , et , se dirigeant vers la mer , il passa 
auprès de nous, non sans nous jeter un de ces 
coups d'œil méprisans que les Musulmans adres- 
sent volontiers aux chrétiens. li poussa son che- 
val jusqu'aux rochers à pic dont je vous ai parlé , 
et l'arrêta court à l'endroit le plus escarpé. U 
regardait la mer , et paraissait chercher le meil- . 
leur endroit pour se précipiter. 

u Nous examinâmes alors avec plus d'atten- 
tion le paquet que portait l'âne , et nous fûmes 
frappés de la forme étrange du sac. Toutes les 



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100 LA DOUBLE 

histoires de femmes noyées par des maris jaloux 
nous revinrent aussitôt à la mémoire. Nous nous 
communiquâmes nos réflexions. 

— tt Demande à ces coquins , » dit sir John 
a notre Turc , u si ce n'est pas une femme qu'ils 
« portent ainsi, n 

u Le Turc ouvrit de grands yeux effarés , mais 
non la houche. Il était évident qu'il trouvait 
notre question par trop inconvenante. 

u En ce moment le sac étant près de nous , 
nous le vîmes distinctement remuer , et nous 
entendîmes même une espèce de gémissement 
ou de grognement qui en sortait. 

<( Tyrrel , quoique gastronome , est fort che- 
valeresque. Il se]eva comme un furieux , courut 
à l'ànier , et lui demanda en Anglais , tant il était 
tf ouhlé par la colère , ce qu'il conduisait ainsi 
et ce qu'il prétendait faire de son sac. L'ànier 
n'avait garde de répondre^ mais le sac s'agita 
violemment : des cris de femme se firent enten- 
dre ; sur quoi les deux esclaves se mirent à don- 
ner sur le sac de grands coups des courroies 
dont ils se servaient pour faire marcher l'âne. 



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j 



MÉPRISE. 101 

Tf irel était poussé à bout. D*un vigoureux et 
scientifique coup de poiug il jeta Tànier à terre, 
saisit un esclave à la gorge ; sur quoi le sac poussé 
violemment dans la lutte tomba lourdement 
sur llierbe. 

u J'étais accouru. L'autre esclave se mettait 
en devoir de ramasser des pierres , Fânier se 
relevait. Malgré mon aversion pour me mêler 
des afiaires des autres , il m'était impossible de 
ne pas venir au secours de mon compagnon. 
M'étant saisi d'un piquet qui me servait à tenir 
mon parasol quand je dessinais , je le bran- 
dissais en menaçant les esclaves et Fânier de 
l'air le plus martial' qu'il m'était possible. Tout 
allait bien, quand ce diable de Turc à cheval , 
ayant fiqi de contempler la mer , et s'étant re- 
tourné au bruit que nous faisions , partit comme 
une flèche et fut sur nous avant que nous y 
eussions pensé : il avait à la main une espèce 
de vilain coutelas... » 

— u Un ataghan ? » dit Châteaufort qui ai- 
mait la couleur locale. 

— « Un ataghan , » reprit Darcy avec un 
sourire d'approbatioiT. u II passa auprès de moi, 

9. 



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102 LA BOOBLE 

et me doona sar la tête un coup de cet ataghan 
qui me fit Toir mille étoiles. Je ripostai pour- 
tant en lui assenant un bon coup de piquet sur 
les reins , et je fis ensuite le moulinet de mon 
mieux , frappant ânier , esclaves , cbeyal et 
Turc , devenu moi-même dix fois pi os furieux 
que mon ami sir John Tyrrel. L'affaire aurait 
sans doute tourné mal pour nous. Notre inter- 
prète observait la neutralité , et nous ne pou- 
vions nous défendre long-temps avec un bâton 
contre trois bommes d'infanterie , un de cava- 
lerie et un atagban. Heureusemmit sir John se 
souvint d'une paire de pistolets que nous avions 
apportée. Il s'en saisit , m'en jeta un , et prit 
l'autre qu'il dirigea aussitôt contre le cavalier 
qui nous donnait tant d'affaires. La vue de ces 
armes , et le léger claquement du chien du pis- 
tolet lorsque nous bandâmes la détente , pro- 
duisit un effet magique sur nos ennemis. Ils 
prirent honteusement la fuite , nous laissant 
maîtres du champ de bataille , du sac et même 
de l'âne. Malgré toute notre colère nous n'avions 
pas fait feu , et ce fut un bonheur , car on ne 
tue pas impunément un bon musulman , et il 
en coûte cher pour le rosser. 

« Lorsque je me fus un peu essuyé , notre 



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■iritiss. 103 

premier soin fut , oomme tous le penses bien , 
d'aller au sac et de Fouvrir. Nous y trouyânies 
une assez jolie femme , un peu grasse , avec de 
beaax cheveux noirs , et n'ayant pour tous vête- 
mens qu'une chemise de laine bleue , un peu 
moins transparente que l'écharpe de madame 
de Chaverny. 

« Elle sauta lestement du sac, et sans paraître 
fort embarrassée y elle nous adressa un discours 
très pathétique sans doute , mais dont nous ne 
comprîmes pas un mot , à la suite de quoi elle me 
baisa la main. C'est la seule fois , Mesdames , 
qu'une dame m'ait fait cet honneur. 

« Le sang-froid nous était revenu cependant. 
Nous voyions notre interprète s'arracher la 
barbe comme un homme désespéré. Moi , je 
m'accommodais la tête de mon mieux avec mon 
mouchoir. Tyrrel disait : u Que diable faire de 
«1 cette femme ? Si nous restons ici , le mari va 
u revenir en force , et nous assommera ; si nous 
(( retournons à Larnaca avec elle , dans ce bel 
«< équipage , la canaille nous lapidera infailli- 
u blement. >» Tyrrel , embarrassé de toutes ces 
réflexions, et ayant recouvré tout son sang^froid 
britannique , s'écria ; « Quelle diable d'idée 



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104 LA DOUBLC 

« avez- VOUS eue d'aller dessiner aujourd'hui! » 
Son exclamation me fit rire , et la femme qui 
n*y avait rien compris se mit à rire aussi. 

tt II fallut pourtant prendre un parti. Je 
pensai que ce que nous avions de mieux à faire , 
c'était de nous mettre tous sous la protection du 
vice-consul de France ; mais le plus difficile 
était de rentrer à Larnaca. Le jour tombait , et 
ce fut une circonstance heureuse pour nous. 
Notre Turc nous fit prendre un grand détour, 
et nous arrivâmes , grâce à la nuit et à cette 
précaution , sans encombre à la maison do 
consul , qui est hors de la ville. J'ai oublié de 
vous dire que nous avions composé à la femme 
un costume presque décent avec le sac et le 
turban de notre interprète. 

(c Le consul nous reçut fort mal ; nous dit 
que nous étions des fous ; qu'il fallait respecter 
les usages des pays où l'on voyage ; qu'il ne fal- 
lait pas mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce. 
Enfin , il nous tança d'importance , et il avait 
raison , car nous en avions fait assez pour occa- 
sioner une violente émeute , et faire massacrer 
tous les Francs de l'ile de Chypre. 



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MÉPRISE. lOS 

(c Sa femme fut plus humaine ; elle avait lu 
beaucoup de romans , et trouva notre conduite 
très généreuse. Dans le fait , nous nous étions 
conduits en héros de roman. Cette excellente 
dame était fort dévote ; elle pensa qu'elle con- 
vertirait facilement Finfidèle que nous lui avions 
amenée; que cette conversion serait mentionnée 
au Moniteur , et que son mari serait nommé 
consul-général. Tout ce plan se fit en un instant 
dans sa tête. Elle embrassa la femme turque , 
lui donna une robe, fit honte à M. le vice-consul 
de sa cruauté , et l'envoya chez le pacha pour 
arranger Tafiaire. 

« Le pacha était fort en colère. Le mari jaloux 
était un personnage , et jetait feu et flammes. 
C'était une horreur , disait-il , que des chiens 
de chrétiens empêchassent un homme comme 
lui de jeter son esclave à la mer. Le vice-consul 
était fort en peine ; il parla beaucoup du roi son 
maître , encore plus d'une frégate de 60 ca- 
nons , qui venait de paraître dans les eaux de 
Lamaca. Mais l'argument qui produisit le plus 
d'effet , ce fut la proposition qu'il fit en notre 
nom de payer l'esclave à juste prix. 

« Hélas ! si vous saviez ce que c'est que le 



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106 LA DOUBLE 

juste prix d'an Tare ! Il fallat payer le mari , 
payer le pacha , payer Fânier à qui Tyrrel avait 
cassé deox dents, payer pour le scandale, payer 
pour tout. Combien de fois Tyrrel s'écria dou- 
loureusement : u Poarquoi «diable aller dessiner 
sur le bord de la mer ! » 

— « Quelle aventure , mon pauvre Darcy ! » 
s'écria madame Lambert ; » c'est donc là que 
vous avez reçu cette terrible balafre? De grâce , 
levez donc vos cheveux. Mais c'est un miracle 
qu'il ne vous ait pas fendu la tète ! » 

Julie , pendant tout ce récit , n'avait pas dé- 
tourné les yeux du front du narrateur ; elle de- 
manda enfin d'une voix timide : « Que devint la 
femme?» 

— « C'est là justement la partie de l'histoire 
que je n'aime pas trop à raconter. La suite est 
si triste pour moi , qu'à l'heure où je vous parle , 
on se inoque encore de notre équipée chevale- 
resque à Tyrrel et à moi. » 

— « Était-elle jolie, cette femme? » de- 
manda madame de Chavemy, en rougissant on 
peu. 



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HÉFRiSS. 107 

— tt Gomment se nommait-elle ? » demanda 
madame Lambert. 

— u Elle se nommait Ëmineh. — Jolie ? . • . • 
Oui , elle était assez jolie , mais trop grasse et 
toute barbouillée de fard, suivant Tusage de 
son pays. Il £iut beaucoup d'babitude pour 
apprécier les cbarmes d'une beauté turque. — 
Ëmineb fut donc installée dans la maison du 
Tice-consui. Elle était Mingrélienne , et dit à 
madame G***, la femme du vice-consul , qu'elle 
était fille de prince. Dans ce pays, tout coquin 
qui commande à dix autres coquins est un 
prince. On la traita donc en princesse : elle 
dînait à table , mangeait comme quatre ; puis ;' 
quand on lui parlait de religion , elle s'endor- 
mait régulièrement. Gela dura quelque temps. 
Enfin on prit jour pour le baptême. Madame 
Q*** se nomma sa marraine, voulut que je 
fusse parrain avec elle. ' Bonbons , cadeaux et 
tout ce qui s'ensuit ! . . . Il était écrit que cette 
malheureuse Emineh me ruinerait. Madame 
G*** disait qu'Emineh m'aimait bien mieux que 
Tyrrel , parce qu'en me présentant du café elle 
en laissait toujours tomber sur mes habits. Je 
me préparais à ce baptême avec une componc- 
tion vraiment évangélique , lorsque , la veille 



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108 LA DOUBLE 

de la cérémonie, la belle Ëmineh disparut. 
Faut-il vous dire tout? Le vice-consul avait 
pour cuisinier un Mingrélien , grand coquin 
certainement, mais admirable pour le pilau. 
Ce Mingrélien avait plu à Ëmineb , qui avait 
sans doute du patriotisme à sa manière. Il Fen- 
leva , et en même temps une somme assez forte 
à M. G*** , qui ne put jamais le retrouver. Ainsi 
le consul en fut pour son argent , sa femme pour 
le trousseau qu'elle avait donné à Ëmineh , moi 
pour mes gants , mes bonbons , outre les coups 
que j'avais reçus« Le pire , c'est qu'on me rendit 
en quelque sorte responsable de l'aventure. 
On prétendit que c'était moi qui avais délivré 
cette vilaine femme , que je voudrais savoir au 
fond de la mer, et qui avais attiré tant de mal- 
heurs sur mes amis. Tyrrel sut se tirer d'affaire; 
il passa pour victime , tandis que lui seul était 
cause de toute la bagarre , et moi je restai avec 
une réputation de Don Quichotte et la balafre 
que vous voyez , qui nuit beaucoup, à mes 
succès. » 

L'histoire contée , t)n rentra dans le salon. 
Darcy causa encore quelque temps avec mar 
dame de Ghavemy , puis il fut obligé de- la 
quitter pour se voir présenter un jeune homme 



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HÉPftISI. 109 

fort savant en économie politique , qui étudiait 
pour être député , et qui désirait avoir des ren- 
seignemens statistiques sur Fempire ottoman. 



10 



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Jolie , depuis que Darey Tayait quittée, re- 
gardait souvent la pendule. Elle écoutait Ch&- 
ieaufort aveo distraction, et ses yeux cher- 
chaient involontairement Darcy qui causait à 
l'autre extrémité du salon. Quelquefois il la re- 
gardait tout en parlant à son amateur de statisti- 
que, et elle ne pouvait supporter son regard 
pénétrant quoique calme. Elle sentait qu'il avait 

10. 



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in LA DOUBLB 

dëjà pris un empire extraordinaire sar elle , et 
elle ne pensait pas à s'y soustraire. 

Enfin elle demanda sa voiture , et soit à des- 
sein , soit par préoccupation , elle la demanda 
en regardant Darcy d'un regard qui voulait 
dire : « Vous avez perdu une demi-heure que 
nous aurions pu passer ensemble. » La voiture 
était prête. Darcy causait toujours , mais il 
paraissait fatigué et ennuyé du questionneur qui 
ne le lâchait pas. Julie se leva lentement , serra 
la main de madame Lambert , puis elle se diri- 
gea vers la porte du salon , surprise et presque 
piquée de voir Darcy demeurer toujours à la 
même place. Chàteaufort était auprès d'elle ; il 
lui offrit son bras qu'elle prit machinalement 
sans s'apercevoir de sa présence. Elle traversa le 
vestibule , accompagnée de madame Lambert 
et de quelques personnes qui la reconduisirent 
jusqu'à sa voiture. Darcy était resté dans le 
salon. Quand elle fut assise dans sa calèche , 
Chàteaufort lui demanda en souriant si elle 
n'aurait pas peur tonte seule la nuit par les 
chemins , ajoutant qu'il allait la suivre de près 
dans son tilbury aussitôt que le commandant 
Perrin aurait fini sa partie de billard. Julie , 
qui était toute rêveuse, fdt rappelée à elle- 



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HiPHisi. 115 

même par le son de sa voix , mais elle n'arait 
Hen compris. Elle fit ce qu'aurait fait toute autre 
femme en pareille circonstance : elle sourit. 
Puis, d'un signe de tête, elle dit adieu aux 
personnes réunies sur le perron , et ses cfaeyaux 
l'entraînèrent rapidement. 

Mais précisément au moment où la Toiture 
s'ébranlait , elle arait tu Darcy sortir du salon, 
pâle, l'air triste, et les yeux fixés sur elle 
comme s'il lui demandait un adieu distinct. 
Elle partit , emportant le regret de n'avoir pu 
lui faire un signe de tête pour lui seul , et elle 
pensa même qu'il en serait piqué. Déjà elle 
avait oublié qu'il avait laissé à un autre le soin 
de la conduire à sa voiture ; maintenant les 
torts étaient de son côté , et elle se les reprochait 
comme un grand crime. Les sentimens qu'elle 
avait éprouvés pour Darcy quelques années au- 
paravant , en le quittant après cette soirée où 
elle avait chanté faux , étaient bien moins vi£i 
que ceux qu'elle emportait cette fois. C'est que 
non seulement les années avaient donné de la 
force à ses impressions , mais encore elles s'aug- 
mentaient de toute la colère accumulée contre 
son mari. Peut-être même l'espèce d'entraine- 
ment qu'elle avait ressenti pour Cfaàteaufortqui, 



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116 LA BOUBIB HiPEISB. 

d'ailleurs 9 dans ce laoment , était oomplètemeiit 
oublié , serrait-il à lui faire excuser à aes propres 
yeux le sentiment èien plus ¥if qu'dle éprouvait 
pour Darcy. 

Quant i lui , ses pensées étaient d'une nature 
plus calme. Il arait rencontré ayec plaisir une 
jolie femme qui lui rappelait des souTenin heu- 
reux , et dont la connaissance lui serait pro- 
bablement agréable pour rhiver qu'il aUait 
passer à Pans. Mais une fois qu*eUe n'était 
plus devant ses yeux , il ne lui restait tout au 
plus que le souvenir de quelcpies heures écou- 
lées gaiement , souvenir dont la douceur était 
encore altérée par la perspective de se coucher 
tard et de £Bâre quatre lieues pour retrouver 
son lit. Laissons-le , tout entier à ses idées pro- 
saïques , s'envdopper soigneusement dans son 
manteau , s'établir commodément et ^n Inais 
dans son coupé de louage , égarant ses pensées 
du salon de madame Lambert à Constantinc^ple, 
de Goustantinople à Corfou , et de Goifou i un 
demi-sommeil. 

Cher lecteur, nous suivrons , s'il vousplait, 
madame de Chaverny. 



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XI 



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Lorsque madame de Ghaverny quitta le 
château de madame Lambert, la nuit était 
horriblement noire , l'atmosphère lourde et 
étouffante : de temps en temps des éclairs, 
illuminant le paysage , faisaient apercevoir les 
silhouettes noires des arbres sur un fond d'un 
orangé livide. L'obscurité semblait redoubler 
après chaque éclailr , et le cocher ne voyait pas 



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120 LA DOUBLE 

la tête de ses chevaux. Un orage violent éclata 
bientôt. La ploie qui tombait d'abord en gouttes 
larges et rares , se changea promptement en 
un vrai déluge. De tous côtés le ciel était en feu, 
et Tartillerie céleste commençait à devenir 
assourdissante. Les chevaux effrayés soufflaient 
fortement et se cabraient souvent au lieu d'avan- 
cer, mais le cocher avait parfaitement diné : son 
épais carrick , et surtout le vin qu'il avait bu , 
l'empêchaient de craindre l'eau et les mauvais 
chemins. Il fouettait énergiquement les pau- 
vres bêtes , aussi intrépide que César dans la 
tempête, lorsqu'il disait à son pilote : Ta 
portes César et sa fortune ! 

Madame de Chavemy, n'ayant pas peur du 
tonnerre, ne s'occupait guère de l'orage. EUese 
répétait tout ce que Darcy lui avait dit , et se 
repentait de ne lui avoir pas dit bien des cho- 
ses qu'elle avait à lui dire ; lorsqu'elle fut tout 
à coup interrompue dans ses méditations par 
un choc violent que reçut sa voiture : en même 
temps les glaces volèrent en éclats , un cra- 
quement de mauvais augure se fit entendre, 
et la calèche fut précipitée dans un fossé. JnKe 
en fut quitte pour la peur. Mais la pluie ne 
cessait pas ; une roue était brisée ; les lantornei 



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KiPRISE. 121 

s'étaient éteintes , et on ne voyait pas aux en- 
virons une seule maison pour se mettre à Vabri* 
Le cocher jurait , le valet de pied injuriait le 
cocher , et pestait contre sa maladresse. Julie 
restait dans sa voiture , demandant comment 
on pourrait revenir à P. ou ce qu'il fallait 
faire ; mais» à chaque question qu'elle faisait , 
elle recevait cette réponse désespérante : « C*est 
impossible ! » 

Cependant on entendit de loin le bruit sourd 
d'une voiture qui s'approchait. Les gens de ma- 
dame de Ghaverny lui crièrent de s'arrêter , et 
son cocher reconnut , à sa grande satisfaction, 
nn de ses collègues avec I^uel il avait jeté les 
fondemens d'une tendre amitié dans l'office de 
madame Lambert. * 

La voiture s'arrêta , et à peine le nom de 
madame de Ghaverny fut-il prononcé , qu'un 
jeune homme , qui se trouvait dans le coupé , 
ouvrit lui-même la portière, et s'écriant : « Est- 
elle blessée ? » s'élança d'un bond auprès de 
la calèche de Julie. EUe avait reconnu Darcy, 
elle l'attendait. 

Leurs mains se rencontrèrent dans l'obscu- 

11 



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122 LA DOQBLB 

rite , et Darcy cmt sentir que madame de Gha- 
vemy pressait doucement la sienne ; mais c'é- 
tait probablement un effet de la peur. Après 
les premières questions , Darcy offrit naturel- 
lement sa voiture. Julie ne répondit pas d'a- 
bord , car elle était fort indécise sur le parti 
qu'elle devait prendre. D'un côté elle pensait 
aux trois pu quatre lieues qu'elle aurait à faire 
en tète-à-tête avec un jeune homme, si elle 
voulait aller à Paris ; d'un autre côté , si elle 
revenait au château pour y demander l'hospi- 
talité a madame Lambert, elle frémissait à 
l'idée de raconter le romanesque accident de 
la voiture versée et des secours qu'elle aurait 
reçus de Darcy. Reparaître au salon au milieu 
de la partie de whist, sauvée par Darcy comme 
la femme turque , subir ensuite toutes les ques- 
tions impertinentes et les complimens de con- 
doléance.... on ne pourrait y songer. Mais 
trois longues lieues jusqu'à Paris !.. Pendant 
qu'elle flottait ainsi dans l'incertitude , et qu'elle 
balbutiait assez maladroitement quelques phra- 
ses banales sur l'embarras quelle allait causer; 
Darcy , qui semblait lire au fond de son cœur, 
lui dit froidement : — « Prenez ma voiture , 
madame , je resterai dans la vôtre jusqu'à ce 
qu'il passe quelqu'un pour Paris. » Julie crai- 



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HÉFRI8B. 123 

gnant d'avoir montre trop de pruderie , se hâta 
d'accepter la première offre, mais non la se- 
conde. Et comme sa résolation fat toute sou- 
daine, elle n'eut pas le temps de résoudre 
l'importante question de savoir si l'on irait à 

P ou à Paris. Elle était déjà dans le coupé 

de Darcf , enveloppée de son manteau qu'il 
s'empressa de lui donner , et les chevaux trot- 
taient lestement vers Paris , avant qu'elle eût 
pensé à dire où elle voulait aller. Son domes- 
tique choisit pour elle , en donnant au cocher 
le nom de la rue de sa maîtresse. 

La conversation commença embarrassée de 
part et d'autre. Le son de voix de Darcy était 
bref, et paraissait annoncer un peu d'humeur. 
Julie s'imagina que son irrésolution l'avait 
choqué , et qu'il la prenait pour une prude ri- 
dicule. Elle était déjà tellement sous l'influence 
de cet homme qu'elle s'adressait intérieure- 
ment de vifs reproches , et qu'elle ne songea 
plus qu'à lui ôter l'humeur qu'il montrait. 
L'habit de Darcy était mouillé ; elle s'en aper- 
çut , et se] ^débarrassant aussitôt du manteau, 
elle exigea qu'il s'en couvrit. De là un combat 
de générosité , d'où il résulta que le différend 
ayant été tranché par la moitié , chacun eut sa 



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1S4 LA DOUBLE 

part du manteau. Impraddnoe énorme qa'eUe 
n'aurait pas commue «ans ce moment dlkësita- 
tion qu'diie Toulait faire oublier. 

Ils étaient si près l'un de l'autre que la joue 
de Julie pouvait sentir la chaleur de l'haleine 
de Darcy. Les cahots de la voiture les rappro* 
chaient même quelquefois davantage. 

— « Ce manteau qui nous enveloppe tous les 
deux , » dit Darcy , « me rappelle nos charades 
d'autrefois. Vous souvenez-vous d'avoir été ma 
Virginie , lorsque nous nous affublâmes tous 
deux du mantelet de votre grand'mère? n 

— Oui, et de la mercuriale qu'elle me fit à cette 
occasion. » 

— tt Ah ! » s'écria Darcy , « quel heureux 
temps que celui-là ! combien de fois je me suis 
rappelé avec tristesse et bonheur nos divines 
soirées de la rue de Bellechasse ! Vous rappelez- 
vous les belles ailes de vautour qu'on vous avait 
attachées aux épaules avec des rubans roses, et 
le bec de papier doré que je vous avais fabri- 
qué avec tant d'art? » 

— u Oui , » répondit Julie , « vous étiez 



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MÉPRISE. 125 

Iteméthée et moi le vautour. Mais quelle mé- 
moire TOUS avez ! Gomment ayez-yous pu vous 
souvenir de toutes ces folies? car il y a si long- 
temps que nous ne nous sommes vus ! » 

— tt Est-ce un compliment que vous me de- 
mandez ? » dit Darcy en souriant , et s'avançant 
de manière à la regarder en face. Puis , d'un 
ton plus sérieux : <i En vérité , » poursuivit-il , 
« il n*est pas extraordinaire que j'aie conservé 
le souvenir des plus heureux momens de ma vie » 

— 4c Quel talent vous aviez pour les chara- 
des!...» dit Julie, qui craignait que la con- 
versation ne prit un tour trop sentimental. 

— u Voulez-vous que je vous donne une autre 
preuve de ma mémoire ? » interrompit Darcy . 
«Vous rappelez-vous notre traité d'alliance chez 
madame Lamhert ? Nous nous étions promis de 
dire du mal de l'univers entier , mais de nous 
soutenir l'un l'autre envers et contretous. .. Mais 
notre traité a eu le sort de la plupart des trai- 
tés: il est resté sans exécution. » 



« Qu'en savez-vous? » 



11. 



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1^6 LA DOUBLE 

— u Mais , j'imagine que vous n'avez pas ea 
occasion de me défendre : car, une fois éloigné 
de Paris, quel oisif s'est occupé de moi ? » 

— « De vous défendre. •• non... mais de 
parler de vous à vos amis... » 

— « Oh! mes amis ! n s'écria Darcy avec un 
sourire mêlé de tristesse , <( je n'en avais guère 
à cette époque , que vous connussiez, du moins. 
Les jeunes gens que voyait madame votre mère 
me haïssaient , je ne sais pourquoi : et , quant 
aux femmes, elles pensaient peu à monsieur 
l'attaché du ministère des affaires étrangères. » 

— « C'est que vous ne vous occupiez pas 
d'elles.» 

— u Gelaestvrai. Jamais je n'ai su faire l'ai- 
mahle auprès des personnes que je n'aimais pas.» 

Si l'obscurité avait permis de distinguer la 
figure de Julie, Darcy aurait aperçu qu'une 
vive rougeur s'était répandue sur ses traits en 
entendant cette dernière phrase , à laquelle 
elle avait donné un sens auquel peut-être Darcy 
ne songeait pas. 



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MtPRISB. 127 

Quoi qa*il en soit , laissant là des souvenirs 
qu'ils se rappelaient trop bien Fun et l'autre , 
Julie voulut le remettre un peu sur ses voyages , 
espérant que, parce moyen, elle serait dis- 
pensée de parler. Le procédé réussit presque 
toujours avec les voyageurs , surtout avec ceux 
qui ont visité quelque pays lointain. 

— tt Quel beau voyage que le vôtre, n dit- 
elle , «c et combien je regrette de ne pouvoir 
jamais en faire un semblable ! » 

Mais Darcy n'était plus en humeur conteuse. 

— K Quel est ce jeune homme à moustaches , » 
demanda-t-il brusquement , u qui vous parlait 
tout-à-Fheure ? » 

Cette fois, Julie rougit encore davantage. 

— u C'est un ami de mon mari, » répondit- 
elle , « un officier de son régiment... On dit, n 
poursuivit-elle, sans vouloir abandonner son 
thème oriental , « que les personnes qui ont vu 
ce beau ciel bleu de l'Orient , ne peuvent pluf 
vivre ailleurs. » 

— « Il m'a déplu horriblement , je ne saif 
pourquoi, •• Je parle de l'ami de votre mari, 



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Iâ8 LA DOUBLE 

non da ciel bien.... Qaant à ce ciel bleu , ma- 
dame , Dieu TOUS en préserve ! On finit par le 
prendre tellement en guignon, à force de le voir 
toujours le même , qu'on admirerait comme le 
plus beau de tous les spectacles un sale brouil- 
lard de Paris, ftien n'agace plus les nerfs , 
croyez-moi , que ce beau ciel bleu , qui était 
bleu hier , et qui sera bleu demain. Si vous sa- 
viez avec quelle impatience , avec quel désap- 
pointement toujours renouvelé , on attend , on 
espère un nuage ! n 

— « Et cependant vous êtes resté bien long- 
temps sous ce ciel bleu. » 

— u Mais , madame , il n'était assez difficile 
de faire autrement. Si j'avais pu ne suivre que 
mon inclination,, je serais revenu bien vite dans 
les environs de la rue de Bellechasse , après 
avoir satisfait le petit moment de curiosité que 
doivent nécessairement exciter les étrangetés de 
l'Orient, n 

— « Je crois que bien des voyageurs en di- 
raient autant, s'ils étaient aussifrancsque vous... 
Gomment passe-t-on son temps à Gonstantinople 
et dans les autres villes de l'Orient? n 



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MÉPRISK. 1S9 

— «Là comme partout, il 7 a plusieurs ma- 
nières de tuer le temps. Les attachés anglais 
boiront , les français jouent à Técartë , les alle- 
mands fument; et quelques gens d'esprit , pour 
varier leurs plaisirs , se font tirer des coups de 
fiisil en grimpant sur les toits pour lorgner les 
femmes du pays, n 

— a C'est probablement cette dernière occu- 
pation que vous préfériez. » 

— « Point. Moi j'étudiais le turc et le grec , 
ce qui me couvrait de ridicule. Quand j'avais 
terminé les dépêches de l'ambassade , je dessi- 
nais , je galoppais dans l'hippodrome , et puis 
j'allais au bord de la mer voir s'il ne venait pas 
quelque figure humaine de France ou d'ail- 
leurs, n 

— « Ce devait être un grand plaisir pour 
vous de voir un Français à une aussi grande 
distance de la France? » 

— - 4( Oui ; mais pour un homme intelligent 
combien nous venait-il de marchands d'huiles 
ou de cachemires 7 ou , ce qui est bien pis , de 
jeones poètes , qui du plus loin qu'ils voyaient 



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130 LA DOUBLE 

un secrétaire de Fambassade , loi criaient : 
Menez-nous voir les ruines, menez-moi a Sainte-^ 
Sophie , conduisez-moi aux montagnes , à la 
mer d'azur. Je veux voir les lieux où soupirait 
Hëro ! Puis , quand ils ont attrapé un coup de 
soleil, ils s'enferment dans leur chambre, et 
ne veulent plus rien voir que les derniers nu- 
méros du Constitutionnel, » 

— • « Vous voyez tout en mal , suivant votre 
vieille habitude. Vous n'êtes pas corrigé, savez- 
vous , car vous êtes toujours aussi moqueur. » 

— u Dites-moi , madame , s'il n'est pas bien 
permis à un damné , qui frit dans sa poêle , de 
s'égayer un peu aux dépens de ses camarades 
de friture? D'honneur ! vous ne savez pas com- 
bien la vie que nous menons là-bas est misérable. 
Nous autres secrétaires d'ambassade , nous res- 
semblons aux hirondelles qui ne se posentjamais. 
Pour nous , point de ces relations intimes qui 
font le bonheur de la vie... ce me semble, n (Il 
prononça ces derniers mots avec un accent sin- 
gulier et en se rapprochant de Julie.) « Depuis 
six ans , je n'ai trouvé personne avec qui je 
pusse échanger mes pensées intimes. » 

— «( Vous n'aviez donc pas d'amis là-bas? » 



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MftPBISE. 131 

— « Je viens de voas dire qu'il est impossible 
d*eii avoir en pays étranger. J'en avais laissé 
deux en France. L'un est mort; l'autre est 
maintenant en Amérique , d'où il ne reviendra 
que dans quelques années , si la fièvre jaune ne 
le retient pas. » 

— « Ainsi, vous êtes seul?... » 

— « Seul. » 

— u Et la société des femmes... quelle est-elle 
dans l'Orient? Est-ce qu'elle ne vous ofifre pas 
quelques ressources? » 

— « Oh ! pour cela , c'est le pire de tout. 
Quant aux femmes turques , il n'y faut pas son- 
ger. Des Grecques et des Arméniennes , ce 
qu'on peut dire de mieux à leur louange , c'est 
qu'elles sont fort jolies. Pour les femmes des 
consuls et des ambassadeurs , dispensez-moi de 
vous en parler. C'est une question diplomatique, 
et si j'en disais ce que j'en pense , je pourrais 
me faire du tort aux affaires étrangères. » 

— tt Vous ne paraissez pas aimer beaucoup 



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132 Lk DOUBLE 

votre carrière. Autrefois tous désiries avec tant 
d'ardear entrer dans la diplomatie ! » 

— u Je ne connaissais pas encore le métier. 
Maintenant je voudrais être inspectenr des 
boues de Paris. » 

— « Ah Dieu ! comment pouves*vous dire 
cela ? Paris ! le séjour le plus maussade de la 
terre. » 

— « Ne blasphémez pas. Je voudiiais entendre 
votre palinodie à Naples , après deux ans de 
séjour en Italie. » 

— tt Voir Naples , c'est ce que je désire le plus 
au monde ! » répondit-elle en soupirant. ••• , 
<c pourvu que mes amis fussent avec moi. » 

— «( Oh I à cette condition , je ferais le four 
du monde. Voyager avec ses amis I mais c'est 
comme si l'on restait dans son salon tandis que 
le monde passerait devant nos fenêtres comme 
un panorama qui se déroulerait. » 

— « Eh bien! si c'est trop demander Je vou- 



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Hf PRISE. 133 

drais voyager avec un..,, avec deux amis seu- 
lement. » 



— u Pour moi , je ne suis pas si ambitieux ; 
je n'en voudrais qu'un seul , ou qu'une seule , » 
ajouta-t-il en souriant. « Mais c'est un bonheur 
qui ne m'est jamais arrivé... En vérité, j'ai 
toujours joué de malheur. Je n'ai jamais désiré 
bien vivement que deux choses , et j'ai n'ai pu 
les obtenir. » 

— « Qu'était-ce donc ? » 

— « Oh! rien de bien extravagant. Par 
exemple , j'ai désiré passionnément pouvoir 
walser avec quelqu'un... J'ai fait des études 
approfondies sur la walse. Je me suis exercé , 
pendant des mois entiers, seul, avec une chaise, 
pour surmonter l'étourdissement qui ne man- 
quait jamais d'arriver , et quand je suis parvenu 
à n'avoir plus de vertiges... n 

— « Et avec qui désiriez-vous v^alser ? >» 

— « Si je vous disais que c'était avec vous?... 
Et quand j'étais devenu , à force de peines , un 
walseur consommé , votre grand'mère , qui 

12 



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134 LA DOUBIB 

venait de prendre un confesseur janséniste , 
défendit la walse par un ordre du jour que j'ai 
encore sur le cœur. » 



— u Et votre second souhait ?... » demanda 
Julie fort troublée. 

— u Mon second souhait ! je vous l'aban- 
donne. J'aurais voulu , c'était par trop ambi- 
tieux de ma part , j'aurais voulu être aimé.... 
mais aimé..... C'est avant la v^alse que je 
souhaitais ainsi , et je ne suis pas l'ordre chro- 
nologique.... J'aurais voulu, dis-je, être aimé 
par une femme qui m'aurait préféré à un bal, 
— le plus dangereux de tous les rivaux ; — par 
une femme que j'aurais pu venir voir avec des 
bottes crottées , au moment où elle se dispose- 
rait à monter en voiture pour aller au bal. Elle 
aurait été en grande toilette , et elle m'aurait 
dit : Régions. Mais c'était de la folie. On ne doit 
demander que des choses possibles. » 

— u Que vous êtes méchant ! Toujours vos 
remarques ironiques! Bien ne trouve grâce 
devant vous. Vous êtes toigours à dire du mal 
des femmes. » 



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I 



HtPRISB. 135 

— « Moi ! Dieu m'en prësenre ! C'est de moi 
plutôt que je médis. Est-ce dire du mal des 
femmes que de soutenir qu'elles préfèrent 
une soirée agréable. •• à un tète-à-téte avec 
moi ? » 

— « Allez , vous êtes bien injuste. » 

— «A propos de toilette et de bal , quel 
dommage que nous ne soyons plus en carnaval ! 
j'ai rapporté un costume de femme grecque qui 
est cbarmant , et qui vous irait à ravir. » 

— u Vous m'en ferez un dessin pour mon 
album. » 

— « Très volontiers. Vous verrez quels 
progrès j'ai faits depuis le temps où je crayon- 
nais des bons hommes sur la table à thé de ma- 
dame votre mère. — A propos , j'ai un compli- 
ment à vous faire; on m'a dit ce matin au 
ministère que M. de Gbavemy allait être nommé 
gentilhomme de la chambre. Gela m'a fait grand 
plaisir. 

Julie tressaillit involontairement. 



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136 LA DOUBLE 

Darcy poursuivi sans s'apercevoir de ce 
mouvement : 

— u Permettez-moi de vous demander votre 
protection dès à présent. Mais , au fond , je ne 
suis pas trop content de votre nouvelle dignité. 
Je crains que vous ne soyez obligée d'aller 
habiter Saint-Gloud pendant l'été , et alors 
j'aurai moins souvent l'honneur de vous voir. » 

— « Jamais je n'irai à Saint-Gloud! » dit 
Julie d'une voix fort émue. 

— u Oh ! tant mieux , car Paris , voyez-vous, 
c'est le paradis dont il ne faut jamais sortir, 
que pour aller de temps en temps diner à la 
campagne chez madame Lambert , à condition 
de revenir le soir. Que vous êtes heureuse , 
madame , de vivre à Paris ! Moi qui n'y suis 
peut-être que pour peu de temps , vous n'avei 
pas d'idée combien je me trouve heureux dans 
le petit appartement que ma tante m'a donné. 
Et vous , vous demeurez , m'a-t-on dit , dans 
le faubourg Saint -Honoré. On m'a indiqué 
votre hôtel. Vous devez avoir un jardin magni- 
fique si la manie de bâtir n'a pas changé déjà 
vos allées en boutiques. » 



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BÉFIISB. 137 

— u Non , mou jardin est encore intact , 
Dieu merci ! » 

— u Queljoor receyez-vous , madame? n 

— u Je suis chez moi à peu près tons les 
soirs. Je serai charmée que vous veuillez hien 
me venir voir quelquefois. » 

— «( Vous voyez, madame , que je fais 
comme si notre ancienne alliance subsistait 
encore. Je m'invite moi-même sans cérémonie 
et sajis présentation officielle. Vous me par- 
donnez, n'est-ce pas ?... Je ne connais plus 
que vous à Paris , et madame Lambert. Tout le 
monde m'a oublié , mais vos deux mabons sont 
les seules que j'aie regrettées dans mon exil. 
Votre salon surtout doit être charmant. Vous 
qui choisissez si bien vos connaissances!.... 
Vous rappelez-vous les projets que vous fei- 
siez autrefois pour le temps où vous tiendriez 
maison. Un salon inaccessible aux ennuyeux , 
de la musique quelquefois , toujours de la con- 
versation , et bien tard : point de gens à préten- 
tions, un petit nombre de personnes se con- 
naissant parfaitement , qui par conséquent ne 
cherchent point à mentir , ni à faire de l'effet. .. 

12. 



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138 LA BODBLI 

Deux oa trois femmes spirituelles avec cela 
( et il est impossible que yos amies ne le soient 
pas )... et votre maison est la plus agréable, de 
Paris. Oui , vous êtes la plus heureuse femme 
de Paris, et vous rendez heureux tous ceux 
qui vous approchent. » 



Pendant que Darcy parlait, Julie pensait 
que ce bonheur qu'il décrivait avec tant de 
chaleur , elle aurait pu l'obtenir si elle eût été 
mariée à nn autre homme... à Darcy, par 
exemple. Au lieu de ce salon imaginaire, si 
élégant et si agréable, elle pensait aux ennuyeux 
que Chavemy lui avait attirés... au lieu de ces 
conversations si gaies, elle se rappelait les 
scènes conjugales comme celle qui Tavait con- 
duite à P... Elle se voyait enfin malheureuse- 
ment à jamais, attachée pour la vie à la destinée 
d'un homme qu'elle haïssait et qu'elle méprisait, 
tandis que celui qu'elle trouvait le plus aimable 
du monde , celui qu'elle aurait voulu charger 
du soin d'assurer son bonheur, devait demeu- 
rer toujours un étranger pour elle. Il était de 
son devoir de l'éviter , de s'en séparer.... et il 
était si près d elle que les manches de sa robe 
étaient froissées par le revers de son habit l 



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HiPRisi. 139 

Darcy continua quelque temps à peindre les 
plaisirs de la vie de Paris avec toute l'éloquence 
que lui donnait une longue privation. 5ulie 
cependant sentait ses larmes couler le long de 
ses joues ; elle tremblait que Darcy ne s'en 
aperçût, et la contrainte qu'elle s'imposait ajou- 
tait encore à la force de son émotion. Elle 
étouffait ; elle n'osait faire un mouvement. Enfin 
un sanglot lui échappa , et tout fut perdu. Elle 
tomba la tête dans ses mains , à moitié suffoquée 
par les larmes et la honte. 

Darcy , qui ne pensait à rien moins , fut bien 
étonné. Pendant un instant la surprise le ren- 
dit muet ; mais les sanglots redoublant , il se 
crut obligé de parler et de demander la cause 
de ces larmes si soudaines. 

— « Qu'avez-vous , madame? Au nom de 
Dieu, madame... répondez-moi? Que vous 
arrive- t-il?... » Et comme la pauvre Julie , à 
toutes ses questions , serrait avec plus de force 
son mouchoir sur ses yeux, il lui prit la main , 
et écartant doucement le mouchoir : u Je vous 
en conjure , madame , » dit-il d'un ton de voix 
altéré qui pénétra Julie jusqu'au fond du cœur , 
«c je vous en conjure , qu'avei-vous ? Vous 



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140 LA BOUBiE 

aurais-je offensée inyolontairement ?... Vous 
me désespérez par votre silence. » 

— ((Ah ! » s'écria Jalie ne pouvant plus se 
contenir , u je suis bien malheureuse ! » et elle 
sanglota plus fort . 

— u Malheureuse ? comment ?. . • pourquoi?... 
Qui peut vous rendre malheureuse ? répondez- 
moi ! » En parlant ainsi il lui serrait les mains , 
et sa tête touchait presque celle de Julie qui 
pleurait toujours au lieu de répondre à ses ques- 
tions. Darcy ne savait que penser ; mais il était 
touché de ses larmes , touché de sa position , et 
il commençait à entrevoir, dans un avenir qui ne 
s'était pas encore présenté à son imagination , 
que Julie pourrait bien un jour être à lui.. 

Gomme elle s'obstinait à ne pas répondre, 
Darcy , craignant qu'elle ne se trouvât mal , 
baissa une des glaces de la vpiture , détacha les 
rubans du chapeau de Julie , écarta son manteau 
et son châle. Les hommes sont gauches à rendre 
oes soins. Il voulait faire arrêter la voiture au- 
près d'un village , et il appelait déjà le cocher, 
lorsque Julie , lui saisissant le bras , le supplia 
de ne pas faire arrêter , et l'assura qu'elle allait 



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HiPAISE. Ul 

beaoQOUp mieux. Le cocher n'ayait rien en- 
tendu , et continuait à diriger ses chevaux vers 
Paris. 

— « Maïs , je vous en supplie , ma chère ma- 
dame de Chaverny , » dit Darcy en reprenant 
une main qu'il avait ahandonnëe un instant , 
«je vous en conjure, dites-moi, qu'avez-vous? 
Je crains, et je ne puis comprendre comment 
l'ai été assez malheureux pour vous faire de la 
peine.» 

— u Ah ! ce n'est pas vous ! » s'écria Julie. Et 
elle lui serra un peu la main. 

— (( Eh bien ! dites-moi , qui peut vous faire 
ainsi pleurer? parlez-moi avec confiance. Ne 
sommes-nous pas d'anciens amis ? )> ajouta-t-il 
en souriant , et serrant à son tour la main de 
Julie. 

— « Vous me parliez du bonheur dont vous 
me croyez entourée... et ce bonheur est si loin 
de moi!... » 

— « Gomment ! N'avez-vous pas tous les élé- 
mens de bonheur?... Vous êtes jeune , riche , 



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142 14 DOUBLI 

jolie... Votre mari tient un rang distingué dans 
la société... » 



— <( Je le déteste ! » s'écria Julie hors d'elle- 
même , « je le méprise ! )> Et elle laissa tomber 
sa tête sur l'épaule de Darcy en sanglotant plus 
fort que jamais. 

— (c Oh ! oh ! » pensa Darcy , « ceci devient 
fort grave. » Et profitant avec adresse de tous 
les cahots de la voiture , il attirait la malheu- 
reuse Julie encore plus près de lui. 

— u Pourquoi , » lui disait-il de la voix la 
plus douce et la plus tendre du monde , » pour- 
quoi vous affliger ainsi? Faut-il qu'un être que 
vous méprisez ait tant d'influence sur votre vie? 
Pourquoi lui permettez-vous d'empoisonner lui 
seul votre bonheur ? Mais est-ce donc à lui que 
vous devez demander votre bonheur?... » et il 
lui baisa le bout des doigts , mais comme elle 
retira aussitôt sa main avec terreur , il craignit 
d'avoir été trop loin... Il poursuivit, et , déter- 
miné à voir la fin de l'aventure , il dit en soupi- 
rant d'une façon assez hypocrite: 

— « Que j'ai été trompé ! Lorsque j'ai appris 



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HÉPBTSE. 143 

votre mariage , j'ai cru que M. de C^iaverny 
TOUS plaisait réellement. » 

—• u Ah! monsieur Darcy, tous ne m'avez 
jamais connue ! » Le ton de sa voix disait claire- 
ment : «c Je vous ai toujours aimé , et vous n'a- 
vez pas voulu vous en apercevoir. » La pauvre 
femme croyait en ce moment , de la meilleure 
foi du monde, qu'elle avait toujours aimé Darcy 
pendant les six années qui venaient de s'écou- 
ler , avec autant d'amour qu'elle en sentait pour 
lui dans ce moment. 

— <( Et vous , » s'écria Darcy en s'animant , 
«vous , Julie , m'avez-vous jamais connu? Avez- 
vous jamais su quels étaient mes sentimens ? Ah ! 
si vous m'aviez connu , Julie , nous serions sans 
doute heureux maintenant l'un et l'autre. » 

— « Que je suis malheureuse ! » répéta Julie 
avec un redoublement de larmes. 

— u Mais quand même vous m'auriez com- 
pris, Julie,» continua Darcy avec cette expres- 
sion de mélancolie ironique qui lui était habi- 
tuelle , « qu'en serait-il résulté ? J'étais sans 
fortune; la vôtre était considérable; votre mère 



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144 LA DOUBLE 

m'eût repousse avec mépris. — J'étais condamtié 
d'avance. — Vous - même , oui , vous , Julie , 
avant qu'une fatale expérience ne vous eût mon- 
tré où est le véritable bonheur , vous auriez 
sans doute ri de ma présomption , et une voi- 
ture bien vernie , avec une couronne de comte 
sur les panneaux , aurait été alors le plus sûr 
moyen de vous plaire. » 

— « Oh ciel ! et vous aussi ! Personne n'aura 
donc pitié de moi? » 

— u Pardonnez-moi , chère Julie ! pardon- 
nez-moi , je vous en supplie. Oubliez ces repro- 
ches ; non , je n'ai pas le droit de vous en faire , 
moi. — Je suis plus coupable que vous».. Je 
n'ai pas su vous apprécier. Je vous ai crue faible 
comme les femmes du monde où vous viviez ; 
j'ai douté de votre courage , chère Julie , et j'en 
suis cruellement pvni ! ...» £t il baisait avec feu 
ses mains qu'elle ne retirait plus. Alors Darcy 
passant un bras derrière elle l'attira tout-à-fait 
sur son sein , mais Julie le repoussa avec une 
vive expression de terreur , et s'éloigna de lui 
autant que la largeur de la voiture pouvait le lui 
permettre. 



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MÉP1I8B. 145 

Sur quoi, Darcy, avec son sourire diabolique, 
et d'une voix dont la douceur même rendait l'ex- 
pression plus poignante : « Vous êtes en toi- 
lette, madame. •• Pardonnez-moi, j'oubliais 
Totre belle robe. » 

Julie poussa un cri étouffé. Darcy la serra 
dans ses bras avec transport , et chercha à ar- 
rêter ses larmes par des baisers. Elle essaya 
encore de se débarrasser de son étreinte , mais 
cet effort fut le dernier qu'elle tenta. 



13 



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XII 



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Darcy n*ëtait pas amoureux. Il avait profite 
d*nne bonne fortune qui semblait se jeter à sa 
tête , et qui méritait bien qu'on ne la laissât pas 
échapper. Il était d'ailleurs, comme tous les 
hommes , beaucoup plus éloquent pour deman- 
der que pour remercier. Cependant il était poli, 
et la politesse tient lieu souvent de sentimens 
plus respectables. Il débitait donc à Julie des 

13. 



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150 LA DOUBLE 

phrases tendres , qu'il composait saos trop de 
peine , et qa'il accompagnait de nombreux bai- 
semens de main qui lai épargnaient autant de 
paroles. Il voyait sans regrets que la voiture 
était déjà aux barrières , et que dans peu de 
minutes il allait se séparer de sa conquête. Le 
silence de madame de Ghavemy , au milieu de 
ses protestations , Taccablement dans lequel elle 
paraissaitplongée rendaientdifficile, ennuyeuse 
même , si j'ose le dire , la position de son nou- 
vel amant. 

Elle était immobile , dans un coin de la voi- 
ture , serrant machinalement son schall contre 
son sein. Elle ne pleurait plus , ses yeux étaient 
fixes , et lorsque Darcy lui prenait la main pour 
la baiser , cette main , dès qu'elle était aban- 
donnée, retombait sur ses genoux comme morte. 
Elle ne parlait pas , entendait à peine ; mais une 
foule de pensées déchirantes se présentaient à 
la fois à son esprit , et si elle voulait en expri- 
mer une , une autre à Finstant venait lui fermer 
la bouche. 

Gomment rendre le chaos de ces pensées , ou 
plutôt de ces images qui se succédaient avec 
autant de rapidité que les battemens de son 



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MÉPRI8B. 181 

cœur ? Elle croyait entendre à ses oreilles des 
mots sans liaison et sans suite , mais tous ayec 
un sens terrible. Le matin elle avait accusé son 
mari , il était vil à ses yeux ; maintenant elle 
était cent fois plus méprisable. Il lui semblait 
que sa honte était publique. — La maîtresse du 
duc de H*** la repousserait à son tour. — Ma- 
dame Lambert , tous ses amis ne voulaient plus 
la voir. — Et Darcy? •— L'aimait41? — Il la 
connaissait à peine. — Il l'avait oubliée. — Il 
ne l'avait pasreconnue tout de suite. — Peut-être 
l'avait-il trouvée bien changée. — Il était froid 
pour elle : c'était là le coup de grâce. S'être 
donnée à un homme qui ne la connaissait pas , 
qui nre lui avait pas montré de l'amour... mais 
de la politesse seulement. — Il était impossible 
qu'il l'aimât. — Elle-même, l'aimait-elle ?-— Non, 
puisqu'elle s'était mariée lorsqu*â peine il venait 
de partir. 

Quand la voiture entra dans Paris , les hor- 
loges sonnaient une heure. C'était à quatre heu- 
res qu'elle avait vu Darcy pour la première 
fois. — Oui fVu; — elle ne pouvait dire revu. . . 
Elle avait oublié ses traits , sa voix ; c'était un 
étranger pour elle. . . Neuf heures après , elle 
était devenue sa maîtresse!... Neuf heures 



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152 LA DOUBLE 

avaient suffi pour cette singulière fascination... 
avaient suffi pour qu'elle fût déshonorée à ses 
propres yeux , aux yeux de Darcy lui même; 
car , que pourait-il penser d'une femme ausri 
facile? Comment ne pas la mépriser? 

Parfois la douceur de la Yoix de Darcy , les 
paroles tendres qu'il lui adressait , la ranimaient 
un peu. Alors elle s'efforçait de croire qu'il sen- 
tait réellement l'amour dont il parlait. Elle ne 
s'était pas rendue si facilement. — Leur amour 
durait depuis long-temps, lorsque Darcy l'avait 
quittée. — Darcy savait bien qu'elle ne s'était 
mariée que par suite du dépit que son départ lui 
avait fait éprouver. — Les torts étaient du côté 
de Darcy. — Pourtsmt , il l'avait toujours aimée 
pendant sa longue absence. — Et , à son retour, 
il avait été heureux de la retrouver aussi con- 
stante que lui. — La franchise de son aveu , — 
sa facilité même devaient plaire à Darcy , qui 
détestait la dissimulation . — Mais bientôt l'ab- 
surdité de ses raisonnemens lui apparaissait 
tout-à-GOup. — Les idées consolantes s'évanouis- 
saient , et elle restait en proie à la honte et ao 
désespoir. 

Un moment elle voulut exprimer ce qu'elle 



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KÉPRiai. 153 

sentait. Elle venaitde se représenter qu'elle était 
proscrite par le monde , abandonnée par sa fa- 
mille. Après avoir si grièrement offensé son 
mari , sa fierté ne loi permettait pas de le revoir 
jamais. « Je sois aimée de Daroy , » se lUt-dle ; 
u je ne puis aimer que lui . — Sans lui je ne puis 
être heureuse. — Je serai heureuse partout avec 
lui : allons ensemble dans quelque lieu où ja- 
mais je ne puisse voir une figurequi méfiasse rou- 
gir. Qu'il m'emmène avec lui à Constantinople.» 

Darcy était a cent lieues de deviner ce qui 
se passait dans le cœur de Julie. Il venait de 
remarquer qu'ib entraient dans la rue habitée 
par madame de Ghavemy , et remettait ses 
gants glacés avec beaucoup de sang-froid. 

— « A propos , )» dit-il , u il faut que je sois 
présenté ofiiciellemaiit à M. de Ghavemy... Je 
suppose que nous serons bientôt bons amis. — 
Présenté par madame Lambert , je serai sur un 
bon pied dans votre maison. En attendant , 
puisqu'il esta la campagne , je puis vous voir. » 

La parole expira sur les lèvres de Julie. Cha- 
que mot de Darcy était un coup de poignard. 
Gomment parler de fuite , d'enlèvement à cet 



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154 LA DOUBLE MÉPAISB. 

homme si calme, si froid, qai Dépensait qu'à 
arranger sa liaison pourVétë de la manière la 
pins commode ? Elle brisa avec rage la chaîne 
d'or qn'elle portait à son cou , et tordit les 
chaînons entre ses doigts. La voiture s'arrêta 
à la porte de la maison qu'elle occupait. Darcy 
fut fort empressé à arranger son schall sur ses 
épaules, à remettre son chapeau convena- 
blement , enfin à réparer toutes les traces de 
désordre qui auraient pu la trahir. Lorsque la 
portière s'ouvrit , il lui présenta la main de l'air 
le plus respectueux, mais Julie s'élança à terre 
sans vouloir s'appuyer sur lui. — u Je vous de- 
manderai la permission , mi^dame , » dit-il en 
s'inclinant profondément , u de venir savoir de 
vos nouvelles. » 

— « Adieu ! >» dit Julie d'une voix étouSée. 
Darcy remonta dans son coupé , et se fit rame- 
ner chez lui eu si£Qant de l'air d'un homme 
très satisfait de sa journée. 



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XIII 



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Aussitôt qu'il se retrouva dans son apparte- 
ment de garçon, Darcy passa une robe de cham- 
bre turque , mit des pantoufles , et ayant chargé 
de tabac de Latakië une longue pipe dont le 
tuyan était de merisier de Bosnie orné d'ambre 
blanc , il se mit en devoir de la savourer , en 
se renversant dans une grande bergère garnie 
de maroquin et dûment rembourrée. Aux per- 

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158 LA DOUBLE 

sonnes qni s'étonneraient de le voir dans cette 
vulgaire occupation , au moment où peut-être 
il aurait dû rêver plus poétiquement , je répon- 
drai qu'une bonne pipe est utile , si non néces- 
saire , à la rêverie , et que le véritable moyen 
de bien jouir d'un bonheur , c'est de l'associer 
à un autre bonheur. Un de mes amis , homme 
fort sensuel , n'ouvrait jamais une lettre de sa 
maîtresse avant d'avoir été sa cravate , attisé 
le feu si l'on était en hiver , et s'êfre couché sur 
un canapé commode. 

— « En vérité 1 » se ditDarcy, «j'aurais été un 
grand sot si j'avais suivi le conseil de sir Jo^ 
Tyrrel , et si j'avais acheté une esclave grecque 
pour l'amener à Paris. Parbleu! c'eût été, conune 
disait mon ami Haleb-Ëffendi , c'eût été porter 
des figues à Damas. Dieu merci ! la civilisation 
a marché grand train pendant mon absence, et 
il ne parait pas que la rigidité soit portée à 
l'excès... Ce pauvre Ghaverny!... Ah! ah! Si 
pourtant j'avais été assez riche il y a quelques 
années, j'aurais épousé Julie , et ce serait peut- 
être Ghaverny qui l'aurait reconduite ce soir. 
Si je me marie jamais , je ferai visiter souvent 
la voiture de ma femme , pour qu'elle n'ait pas 
besoin de chevaliers errans qui la tirent des 



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HÉPaisE. 159 

fossés. .Voyons! recordons-noas. A tout prendre, 
c'est une très jolie femme , elle a de l'esprit , et 
si je n'étais pas nussi vieux que je le suis , il ne 
tiendrait qu'à moi de croire que c'est à mon 
prodigieux mérite !... Ah ! mon prodigieux 
mérite ! .. . Hélas ! hélas ! dans un mois peut-être, 
mon mérite sera au niveau de celui de ce mon- 
sieur à moustache... Morbleu! j'aurais bien 
voulu que cette petite Nastasia , que j'ai tant 
aimée , sût lire et écrire , et pût parler des cho- 
ses aveo les honnêtes gens , car je crois que 
c'est la seule femme qui m'ait aimé... Pauvre 
enfant ! . . . » Sa pipe s'éteignit , et il s'epdormit 
bientôt. 



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XIV 



14. 



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Ed rentrant dans son appartement , madame 
de Ghayemy rassembla toutes ses forces pour 
dire d*un air naturel à sa femme de chambre 
qu elle n'avait pas besoin d'elle , et qu'elle la 
laissât seule. Aussitôt que cette fille fut sortie , 
elle se jeta sur son lit, car une position com- 
mode est aussi nécessaire dans la douleur que 
dans la joie , et là elle se mit à pleurer plus 



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164 LA DOUBLE 

amèrement maintenant qu'elle se trouvait seule, 
que lorsque la présence de Darcy Tobligeait à 
se contraindre. 

La nuit a certainement une influence très 
grande sur les peines morales comme sur les 
douleurs physiques. Elle donne à tout une teinte 
lugubre , et les images qui , le jour , seraient 
indijQTérentes ou même riantes nous inquiètent 
et nous tourmentent la nuit , comme des spec- 
tres qui n'ont de puissance que pendant les 
ténèbres. Il semble que , pendant la nuit , la 
pensée redouble d'activité, et que la raison 
perd son empire. Une espèce de fantasmagorie 
intérieure nous trouble et nous effraie , sans 
que nous ayons la force d'écarter la cause de 
nos terreurs , ou d'en examiner froidement la 
réalité. 

Qu'on se représente la pauvre Julie étendue 
sur son lit à demi habillée, se tournant et se re- 
tournant sans cesse; tantôt dévorée d'une chaleur 
brûlante, tantôt glacée par un frisson pénétrant, 
tressaillant au moindre craquement de la boi- 
serie et entendant distinctement les battemens 
de son cœur. Elle ne conservait de sa position 
qu'une angoisse vague dontellecherchait en vain 



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■tPtisB. 165 

la Qnuse* Pais tout d'un coup le souvenir de cette 
fintale smrëe passait dans son esprit aussi rapide 
qu'un éclair, et ayeo lui se réveillait une dou- 
leur vive et aiguë comme celle que produirait 
un fer rouge dans une blessure cicatrisée. 

Tantôt elle regardait salampe, observantavec 
une attention stupide toutes les vacillations de 
la flamme , jusqu'à ce que les larmes qui s'a- 
massaient dans ses yeux , elle ne savait pour- 
quoi, rempêchassentdevoirlalumière, u Pour- 
quoi ces larmes? » se disait-elle, n Ah ! je suis 
déshonorée, n 

Tantôt elle comptait les glands des rideaux 
de son lit , mais elle n'en pouvait jamais retenir 
le nombre, h Quelle est donc cette folie? » pen- 
sait-elle. « Folie? — Oui , car il y a une heure , 
je me suis donnée comme une fille à un homme 
que je ne connais pas. » 

Puis elle suivait d'un œil hébété l'aiguille de 
sa pendule avec l'anxiété d'un condamné qui 
voit approcher l'heure de son supplice. Tout à 
coup la pendule sonnait : « Il y a trois heures. . » 
disait-elle tressaillant en sursaut , «j'étais avec 
lui , et je suis déshonorée ! » 



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166 . LA DOUBLE 

Elle passa toute la nuit dans cette agitation 
fébrile. Quand le jour parut, elle ouvrit la fe- 
nêtre , et Fair frais et pipuant du matin loi ap- 
porta quelque soulagement. Penchée sur la 
balustrade de sa fenêtre qui donnait sur le jar- 
din , elle respirait l'air froid avec une espèce de 
volupté. Le désordre de ses idées se dissipa peu 
à peu. Aux vagues tourmens , au délire qui l'a- 
gitaient , succéda un désespoir concentré qui 
était un repos en comparaison. 

Il fallait prendre un parti. Elle s'occupa de 
chercher alors ce qu'elle avait à faire. Elle ne 
s'arrêta pas un moment à l'idée de revoir Darcy. 
Gela lui paraissait impossible ; elle serait morte 
de honte en l'apercevant. Elle devait quitter 
Paris, où dans deux jours tout le monde la 
montrerait au doigt. Sa mère était à Nice , elle 
irait la rejoindre , lui avouerait tout ; puis après 
s'être épanchée dans son sein elle n'avait plus 
qu'une chose à faire , c'était de chercher quel- 
que endroit désert en Italie , inconnu aux voya- 
geurs, où elle irait vivre seule, et mourir 
bientôt. 

Cette résolution une fois prise , elle se trouva 
tranquille. Elle s'assit devant une petite table 



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XÉPIISB. 167 

en face de la fenêtre , et , la tète dans ses mains, 
elle pleura , mais cette fois sans amertnme. La 
fatigneet rabattement remportèrent enfin, et 
elle 8*endormit ou plutôt elle cessa de penser 
pendant une heure à peu près. 

Elle se réveilla avec le frisson de la fièvre. 
Le temps avait changé , le ciel était gris , et une 
ploie fine et glacée annonçait du froid et de 
l'humidité pourtout lerestedu jour. Julie sonna 
sa femme de chambre. « Ma mère est malade, n 
lui dit-elle, « il faut que je parte sur-le-champ 
pour Nice. Faites une malle, je veux partir dans 
une heure. » 

— u Mais, madame, qu'avez- vous? n'êtes - 
vous pas malade?.. Madame ne s'est pas cou- 
chée ! » s'écria la femme.de chambre , surprise 
et alarmée du changement qu'elle observa sur 
les traits de sa maîtresse. 

— « Je veux partir, » dit Julie d'un ton d'im- 
patience, « il faut absolument que je porte. 
Préparez- moi une malle. » 

Dans notre civilisation moderne , il ne suffit 
pas d'un simple acte de la volonté pour aller 



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1S8 1.À IKTOBLB 

d'un lieu à on autre. Il faut im passeport, ii 
faut faire des paquets , emporter des oartons , 
s'occuper de cent préparatifs ennuyeux qd 
sufibraient pour 6ter l'envie de voyager. Mais 
l'impatience de Julie abrégea beaucoup toutes 
ces lenteurs nécessaires. Elle allait et venait de 
chambre en chambre , aidait elle-même À faire 
les malles , entassant sans ordre des bonnets et 
des robes accoutumés A être traités avec plw 
d'égards. Quelquefois pourtant les mouvemens 
qu'elle se donnait contribuaient plutôt à retar- 
der ses domestiques qu'a les hàtor. 



— u Madame a sans doute prévenu monsieur?» 
demanda la femme de chambre d'an air timide. 



Julie , sans lui répondre , prit du papier et 
écrivit : « Ma mère est malade à Nice. Je vais 
auprès d'elle. » Elle plia le papier en quatre, 
mais elle ne put se résoudre à y mettre une 
adresse. 



Au milieu des préparatifs de départ , un do- 
mestique entra : <( M. de Ghâteaufort, n dit-41, 
u demande si Madame est visible; il y a aussi 



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■tPiiSB. 169 

un autre inonsieiir qui est Tenu en même temps , 
que je ne connais pas ; mais voici sa carte. » 

Elle lut : « Ë. Dabct, secréiaire d'ambassade.n 

Elle put à peine retenir un cri. u Je n'y suis 
pour personne , » s'ëcria-t-elle ^ u dites que je 
suis malade. Ne dites pas que je vais partir. » 
Elle ne pouvait s'expliquer comment Château- 
fort et Darcy venaient la voir en même temps , 
et dans son trouble , elle ne douta pas que Dar- 
cy n'eût déjà choisi Ghàteaufort pour son confi- 
dent. Bien n'était plus simple cependant que 
leur présence simultanée. Amenés par le même 
motif, ils s'étaient rencontrés a la porte, et 
après avoir échangé un salut très froid , ils s'é- 
taient tout bas donnés au diable l'un Tautre de 
grand cœur. 

Sur la réponse du domestique , ils descen- 
dirent ensemble l'escalier , se saluèrent de nou- 
veau encore plus froidement , et s'éloignèrent 
chacun dans une direction opposée. 

Ghàteaufort avait remarqué l'attention parti- 
culière que madame de Ghavemy avait montrée 
pour Darcy , et dès ce moment il l'avait pris en 

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170 LA DOUBLE 

haine. De son côté , Darcy , qui se piquait d*étre 
physionomiste , n'avait pn observer l'air d'em- 
barras et de contrariété de Châteaufort, sans en 
conclure qu'il aimait Julie ; et comme , en sa 
qualité de diplomate , il était porté à supposer 
le mal à priori, il avait conclu fort légèrement 
que Julie n'était pas cruelle pour Ghàteaufort. 

— « Cette étrange coquette , n se disait-ii à 
lui même en sortant de sa maison , u n'aura pas 
voulu nous recevoir ensemble , de peur d'une 
scène d'explication comme celle du Mitan- 
ikrape... Mais j'ai été bien sot de ne pas trouver 
quelque prétexte pour rester et laisser partir ce 
fiât à moustaches. Assurément, si j'avais attendu 
seulement qu'il eût le dos tourné , j'aurais été 
admis , car j'ai sur lui l'incontestable avantage 
de la nouveauté. » 

Tout en faisant ces réflexions , il s'était arrê- 
té , puis il s'était retourné , puis il rentra dans 
l'hôtel de madame de Ghavemy. Ghâteaufort, 
qui s'était aussi retourné plusieurs fois pour l'ob- 
server, revint sur ses pas, et s'établit en croi- 
sière à quelque distance pour le surveiller. 

Darcy dit au domestique , surpris de le revoir, 



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HtPRISB. 171 

qu'il avait oublié de lui donner un mot pour sa 
maîtresse , qu'il s'agissait d'une affaire pressée, 
et d'une commission dont une dame l'avait 
chargé pour madame de Chaverny. Se souve- 
nant que Julie entendait l'anglais , il écrivit sur 
sa carte au crayon : Begs leave to ask when he 
can show to madame de Chaverny hi$ turhish 
album» Il remit la carte au domestique , et dit 
qu'il attendrait la réponse. 

Cette réponse tarda long-temps. Enfin , le do- 
mestique revint fort troublé : u Madame, » dit- 
il , « s'est trouvée mal tout-à-l'heure , et elle est 
trop souffrante maintenant pour pouvoir vous 
répondre. » — Tout cela avait duré un quart 
d'heure. Darcy ne croyait guère à l'évanouisse- 
ment ; mais il était bien évident qu'on ne vou- 
lait pas le voir. Il prit son parti philosophique- 
ment, et se rappelant qu'il avait des visites à 
faire dans le quartier , il sortit sans se mettre 
autrement en peine de ce refus. 

Depuis long-temps Châteaufort l'attendait 
dans une anxiété furieuse. £nle voyant passer , 
il nedouta pas qu'il ne fût son rival heureux, et il 
se promit bien de saisir aux cheveux la première 
occasion de se venger de l'infidèle et de son 



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17!l LA DOUBLE MftPRISfi. 

complice. Le commandant Perrin, qu'il ren- 
contra fort à propos , reçut sa confidence , et le 
consola du mieux qu'il put , non sans lui remon- 
trer le peu d'apparence de ses soupçons. 



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XV 



J5. 



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Julie s'était bien rëellement ëvanouie en re- 
cevant la seconde carte de Darcy. Son éva- 
nonissement fat suivi d'un crachement de sang 
qui l'affaiblit beaucoup. Sa femme de chambre 
avait envoyé chercher son médecin ; mais Julie 
refusa obstinément de le voir. Vers quatre 
heures les chevaux de poste étaient arrivés , 



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176 LA DOUBLE 

les malles attachées : toat était prêt pour le 
départ. Julie monta en voiture, toussant horri- 
blement , et dans un état à faire pitié. Pendant 
la soirée , et toute la nuit , elle ne parla qu*au 
valet de chambre assis sur le siège de la calèche, 
et seulement pour qu'il dit aux postillons de se 
hâter. Elle toussait toujours , et paraissait beau- 
coup souffrir de la poitrine ; mais elle ne fit pas 
entendre une plainte. Le matin , elle était si 
faible qu'elle s'évanouit lorsqu'on ouvrit la 
portière. On la descendit dans une mauvaise 
auberge où on la coucha. Un médecin de village 
fut appelé; il la trouva avec une fièvre violente, 
et lui défendit de continuer son voyage. Pour- 
tant, elle voulait toujours partir. Dans la soirée, 
le délire vint , et tous les symptômes augmen- 
tèrent de gravité. Elle parlait continuellement , 
et avec une volubilité si grande , qu'il était très 
difficile de la comprendre. Dans ses phrases 
incohérentes , les noms de Darcy , de Château- 
fort et de madame Lambert revenaient souvent. 
La femme de chambre écrivit â M. de Ghavemy 
pour lui annoncer la maladie de sa femme ; mais 
elle était â près de quarante lieues de Paris ; 
Chaverny chassait chez le duo de H*** , et la 
maladie faisait tant de progrès qu'il était dou- 
teux (ju'il pût arriver à temps. 



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HtPHISI. 177 

Le valet de chambre cependant avait été à 
cheval à la ville voisine , et en avait amené un 
médecin. Gelai-ci blâma les prescriptions de 
son confirère , déclara qu'on l'appelait bien tard, 
et que la maladie était grave. 



Le délire cessa au lever du jour , et Julie s*en- 
dormitalors profondément. Lorsqu'elle s'éveilla 
deux ou trois heures après , elle parut avoir de 
la peine à se rappeler par quelle suite d'accidens 
elle se trouvait couchée dans une sale chambre 
d'auberge. Pourtant la mémoire lui revint bien- 
tôt ; elle dit qu'elle se sentait mieux , et parla 
même de repartir le lendemain. Puis après 
avoir paru méditer long-temps , en tenant sa 
main sur sonfront,elle demanda de l'encre et du 
papier et voulut écrire. Sa femme de chambre 
la vit commencer, des lettres qu'elle déchirait 
toujours après avoir écrit les premiers mots. £n 
même temps elle recommandait qu'on brûlât 
les fragmens de papier. La femme de chambre 
remarqua sur plusieurs morceaux ce mot : 
u Monsieur y » ce qui lui parut extraordinaire, 
dit-elle , car elle croyait que Madame écrivait 
à sa mère , ou à son mari. Sur un autre fragment 
elle lut : u F'ous devez bien me mépriser, . . » 



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178 LA DODBLB HÉPRlSSi 

Pendant près d'une demi-henre, elle essaya 
inutilement d*écrire cette lettre qui paraissait 
la préoccuper vivement. Enfin Tépuisenient de 
ses forces ne lui permit pas de continuer. Elle 
repoussa le pupitre qu'on avait placé sur son 
lit , et dit d*un air égaré à sa femme de cham- 
bre : « Écrivez vous-même à M. Darcy. n 

— <c Que faut-il écrire , madame? » demanda 
la femme de chambre , persuadée que le délire 
allait recommencer. 

— u Écrivez-lui : qu'il ne me connaît pas. . . 
que je ne le connais pas!.. » et elle retomba 
accablée sur son oreiller. 

Ce furent les dernières paroles suivies qu'elle 
prononça. Le délire la reprit et ne la quitta 
plus. Elle mourut le lendemain sans grandes 
souffrances apparentes. 



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XVI 



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Chavemy arriva trois jours après son enter- 
rement. Sa douleur sembla véritable , et tous 
les habitans du village pleurèrent en le voyant 
debout dans le oimetière , contemplant la terre 
fraîchement remuée qui couvrait le cercueil de 
sa femme. Il voulait d'abord la faire exhumer 
et la transporter à Paris , mais le maire s'y 
étant opposé , et le notaire lui ayant parlé de 

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182 LA DOUBLE HtPRISl. 

formalités sans fin , il se contenta de comman- 
der nne pierre de liais , et de donner des ordres 
pour Tërection d'un tombeau simple mais con- 
venable* 

Ghàteaufort fut très-iensible à cette mort si 
soudaine. Il refusa plusieurs invitations de bal, 
et pendapt quelque temps on ne le vit jamais 
que vêtu de noir. 



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XVII 



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Dans le monde , on fit plusieurs récits de la 
mort de madame de Ghavemy. Suivant les uns, 
elle avait eu un rêve ou , si Ton veut , un pres- 
sentiment qui lui annonçait que sa mère était 
malade. Elle en avait été tellement frappée 
qu'elle s'était mise en route pour Nice sur-le- 
champ , malgré un gros rhume , qu'elle avait 
gagné en revenant de chez madame Lambert ; 



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186 LA DOUBLE MfiPRlSB. 

et ce rhume était devenu une fluxion de poi- 
trine. 

D'autres , plus clairroyans , assuraient d'un 
air mystérieux que madame de Ghavemy , ne 
pouvant se dissimuler l'amour qu'elle ressen- 
tait pour M. de Chateaufort, avait voulu cher- 
cher auprès de sa mère la force d'y résister. 
Le rhume et la fluxion de poitrine étaient la 
conséquence de la précipitation de son départ. 
Sur ce point on était d'accord. 

Darcy ne j^arlait jamais d'elle. Trois ou 
quatre mois après sa mort , il fit xm mariage 
avantageux. Lorsqu'il annonça son mariage à 
madame Lambert , elle lui dit en le félicitant : 
<( En vérité votre femme est charmante , et il 
n'y a que ma pauvre Julie qui aurait pu vous 
convenir mieux. Quel dommage que vous fus- 
siez trop pauvre pour elle quand elle s'est 
mariée ! » 

Daroy sourit de ce sourire ironique qui lui 
était habituel 9 mais il ne répondit rien. 



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